Lundi 6 avril 2009 1 06 /04 /Avr /2009 13:56

     Elle avance d’un pas tranquille. Il fait si doux ce soir ! À quoi bon se presser ? Mieux vaut aspirer tous les parfums de la nature, l’odeur de l’herbe coupée sur les trottoirs, celle d’un ragoût qui s’échappe d’une fenêtre – si réconfortante – celle de la nuit elle-même, si particulière, si complexe. Mieux vaut écouter les bruits, plutôt étouffés bien que parfois si violents et inattendus. Non, rien ne presse car tout est tranquille, vivant et presque endormi.

Elle se rapproche de son but, son chez elle si sécurisant qu’elle retrouve chaque soir. La solitude s’arrête là-bas, mais c’est juste la fin d’une méditation… vers un autre songe, celui du sommeil cette fois-ci. Elle reconnaît les repères de son quartier, associations de formes, d’ombres et d’intensité immuables, mûrement choisis. Ils parsèment son chemin et sans ces balises, goûterait-elle autant les mystères de la nuit ? En effet, rien ne vaut un peu de solidité pour l’aventure, des outils pour braver l’inconnu, se forger un courage… Car il est tout proche certainement. Et y penser lui fait hâter le pas. Ariane tire sur son fil pour rentrer au bercail. Les balises n’empêchent pas le danger de s’approcher d’elle ; en s’égrenant dans sa perception, elles lui servent surtout à mesurer la distance et le temps qui lui restent à parcourir pour arriver à son refuge.

Elle sursaute au claquement d’une portière, aux volets qui grincent et à l’aboiement du chien, même si ces bruits, elle les a entendus mille fois. Car ses sens sont en alerte à mesure qu’elle avance dans le lotissement. Elle l’a déjà aperçu à cet endroit, elle s’en souvient. Elle ne voit nulle ombre ce soir, mais il est malin. Elle s’arrête un instant et écoute. Le vent bruisse dans les arbres, des enfants crient un peu plus loin. Que pourrait-il arriver dans cet endroit si paisible, cet endroit qu’elle connaît bien ? Elle se rappelle qu’elle a failli être sa victime et elle tremble. Elle a été la plus rapide… et pourtant, il ne faut pas qu’elle se fasse surprendre, elle perdrait cet avantage. Elle reprend sa route, il s’agit de ne pas trop s’attarder tout de même. Dans la dernière rue qui mène à la maison, elle accélère nettement : l’éclairage est plus diffus, le passage moins fréquenté. Elle sent que le danger est tout proche. Il ne peut pas rester sur une défaite.

Une ombre soudain. Elle sursaute. Il est là ! Si près. Elle se doutait bien qu’il repérerait ses passages récurrents. Il s’est amusé deux soirs à se contenter de la suivre, mais hier il est passé à l’offensive et elle lui a échappé de justesse. Son cœur bat vite, elle a peur. Elle se met à courir, elle sent presque son souffle sur sa nuque. Là, la lumière de la fenêtre, la lumière de la vie ! Elle arrive à la maison, la fenêtre est entrebâillée heureusement. Sauvée ! Elle est sauvée, encore une fois. Elle regarde une seconde derrière elle, mais ces yeux-là lui glacent le sang et elle se précipite à l’intérieur.

Elle va dans la cuisine et se frotte en ronronnant contre les jambes de sa maîtresse. Qu’il est bon d’être chez soi !

Par Lili_greycat - Publié dans : nouvelle - Communauté : Le Livre Virtuel
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Vendredi 20 mars 2009 5 20 /03 /Mars /2009 15:19

             Il avait quitté son travail plus tôt que d'habitude. Une bonne douche, un costume propre, du parfum. Il se sentait comme le chevalier revêtant son armure, son casque et son épée. Il mettait toujours un costume cravate pour cette occasion. Il y voyait beaucoup d'avantages. Cela donnait l'impression à ces dames qu'il sortait à peine du boulot, qu'il était un bourreau de travail, ce qui les sécurisait beaucoup (même si les femmes se plaignaient après du manque de disponibilité…). Visiblement, dans leurs gènes il restait toujours cette image rassurante du chasseur qui ramène le gibier pour nourrir la tribu. Et un chasseur, au fond, c'était bien ce qu'il était ce jour-là. Il avait essayé le blouson de cuir sur une tenue décontractée, mais ça ne faisait pas le même effet sur toutes. En plus, il ne mettait jamais le costume ordinaire du cadre, mais un costume chic au tissu soyeux et lustré, ce qui excitait leur convoitise : il voyait dans leurs yeux cette envie de caresser la manche comme un avant-goût de la peau. Bref, cela faisait cossu, rassurant, plein de promesses.
Il sourit devant son image dans la glace. L'adrénaline commençait à monter dans ses veines. Ce n'était pas vraiment du stress, juste l'excitation mêlée à l'appréhension, ce cocktail étrange qui rendait l'aventure toujours aussi désirable.

Il avait divorcé deux ans auparavant et avait conclu, sur le parvis même du tribunal, un pacte avec lui-même. Profiter de la vie, du célibat, ne plus connaître que le plaisir, la liberté, la réussite. D'aucuns l'auraient classé dans la catégorie du don Juan, ce type de séducteur qui ne vit que dans la chasse et non la consommation de sa proie. Il estimait qu'il n'avait pas toujours été comme ça et que les déceptions l'avaient conduit dans cette voie, cette circonstance atténuante le rendant hors classe à ses yeux. Il s'était rendu compte, alors qu'il était encore marié, de son pouvoir de séduction sur les stagiaires de sa boîte. Il n'en avait pas profité alors, mais avait rattrapé le temps perdu par la suite. Les liaisons d'entreprise n'étaient guère confortables ; il n'aimait pas se retrouver avec une sangsue sur le dos et s'assurait donc que son gibier ne serait là que de passage, sinon il restait fermé à toute proposition et ne tentait rien de son côté. Par contre, revoir en pensée la culbute de la veille sur le bureau du DRH avait quelque chose de très savoureux.
Il avait fait ses premières armes au bureau, avait expérimenté les ruptures difficiles et affiné sa technique… et surtout changé de terrain de chasse. Son lieu de prédilection était Internet. Le virtuel était si volatile, c'était la culture du zapping, du court terme, du fantasme. Il devenait beaucoup plus facile de tourner la page et l'autre se faisait aussi moins d'illusions sur l'avenir. Certes, beaucoup de conquêtes croyaient au grand amour. Même si elles appliquaient la méthode Coué du « ça ne durera pas », souvent elles ne pouvaient s'empêcher de s'imaginer en robe blanche. Mais si Internet permettait d'endosser en deux clics le costume de Superman, il permettait aussi en deux clics de redevenir Clark Kent. Il s'était même surpris à faire durer des dragues virtuelles avant de passer à l'action, pour savourer plus encore le moment de la victoire.
Il avait eu quelques déceptions. Ces dames aussi pouvaient chausser les bottes à talon haut de Wonder Woman et s'avérer être des plus quelconques, une fois le diadème ôté. Mais avec l'expérience, il était devenu plus expert à reconnaître les Ugly Betty habiles.

Il fit le tour de sa garçonnière, s'assurant que tout était impeccable, bien qu'il ne s'attende pas à conclure ce soir – il n'était jamais bon de se précipiter – ou à venir chez lui, plutôt que chez sa proie. Simplement, il aimait un peu l'imprévu.
Il avait décidé d'essayer une nouvelle approche. Il commençait à s'ennuyer dans sa routine informatique et avait tellement entendu parler du speed dating qu'il avait eu envie d'essayer, au moins une fois, pour voir si c'était des mères en puissance ou des femmes libérées qui recouraient à ce genre de rencontres. Histoire de se faire ses propres statistiques.
Il avait aspiré le cynisme comme une potion magique : devenu une seconde peau, le cynisme lui donnait un sentiment de toute puissance, une aura de dieu dans le miroir. Il n'avait même pas besoin de le cacher, les femmes en étaient folles. Il n'avait d'ailleurs jamais compris pourquoi tant d'entre elles s'amourachaient plus des voyous, des méchants, des méprisants et des égoïstes que des gentils garçons. Mais cela l'arrangeait bien, il ne laisserait plus jamais personne approcher son cœur. Non pas que certaines ne l'aient pas émû à un moment donné (c'était d'ailleurs les seules dont ils se souvint un peu), mais il ne quitterait pas la place du conquérant, à aucun prix. Et il n'avait pas à avoir de pitié pour une espèce qui l'avait fait souffrir.

Il ferma l'appartement et monta dans sa voiture. Il pensa de nouveau à l'image du chevalier. La monture était un élément essentiel au personnage dans la séduction de la châtelaine. Il n'avait pas opté pour un ramasse-poulettes, mais tout de même, un coupé sobre et élégant faisait toujours son petit effet, quoi qu'en disent les plus féministes. Il fallait qu'elles se sentent dans le carrosse avant minuit, au moins une fois, quand le vin du dîner avait mis le feu aux joues et anesthésié leurs appréhensions.
Une fois garé, il lissa sa veste et se dirigea vers le café. Son cœur se mit à battre plus vite, non à cause de la peur - il se sentait parfaitement bien dans son rôle – mais à cause de l'idée qu'il pourrait tomber sur une de ses anciennes conquêtes. Le moment gênant ne durerait que sept minutes, mais semblerait une éternité. Il ne craignait pas vraiment un esclandre, car il avait rodé ses techniques de « rupture-sparadrap », la rupture douloureuse mais rapide, qui laisse une plaie propre et vite refermée car déjà en voie de cicatrisation. Certaines étaient comme lui, d'autres mariées et tout ce cirque n'avait rapidement plus d'importance. Ce n'était pas non plus comme aller à une soirée où tout le monde se connaît. Les possibles proies de ce soir seraient de parfaites inconnues les unes pour les autres.
La règle n°1 était de ne pas faire durer la relation plus de trois rencontres et même quelques week-ends de plaisir ne représentaient pas de quoi s'engager.

En entrant dans le café, il n'eut pas un regard pour les autres hommes. Son assurance excluait toute rivalité et de toute façon c'était lui qui choisirait, au final, la ou les femelles plutôt qu'elles ne le choisiraient. Ils étaient au bar à commander leur boisson et faisaient partie du décor. Il eut plutôt un regard circulaire, rapide et peu marqué, sur les femmes déjà arrivées et installées sur les banquettes, se tortillant sur leur siège, pleines d'espoir ou résistant à la pression de l'enjeu. Il ne voulait pas faire son choix tout de suite, c'était juste un réflexe. Il commanda nonchalamment un whisky. Les dernières arrivantes furent accueillies par l'hôtesse et s'assirent à leur tour. Cette dernière prit un micro, bien que le café ne fut pas plein, plus pour donner un côté un peu cérémonieux à l'affaire que pour se faire entendre. Elle expliqua le principe de la rencontre rapide et l'organisation de la soirée. L'impatience planait dans l'atmosphère. Les plus gênés avaient hâte d'en finir, les désespérés avaient hâte de trouver le grand amour, personne n'écoutait très attentivement l'oratrice.
L'hôtesse vint chercher chaque homme l'un après l'autre, leur accrocha au revers ou sur la poche de chemise un petit carton avec un numéro et les installèrent chacun à une table en face d'une jeune femme. La conversation devait démarrer au son de la cloche et s'arrêter de même : c'était le preux chevalier qui changeait de table avec son verre en allant s'asseoir à la table suivante, sur sa droite. Pour détendre l'atmosphère, on avait pris soin de mettre une musique douce, mais la tension était tout de mettre palpable, comme à un départ de course.

Il se retrouva devant une jeune femme d'une trentaine d'année, un peu enrobée, rougissante mais souriante. Dès le coup de cloche, il se détendit, pris au jeu. Elle était timide, parlait peu, il fit beaucoup les frais de la conversation. Peu importe. Il avait juste à exécuter sa performance d'acteur, à faire en sorte qu'elle le remarquât, qu'elle fût sous le charme. Au moment où la cloche sonna de nouveau, il n'était pas sûr de vouloir aller plus loin avec elle. Il s'était attaché à faire le lien entre son visage et le numéro épinglé près de son décolleté, mais il n'avait pas cerné sa personnalité et cela augurait de trop d'ennui. La deuxième candidate était tout à fait l'opposé. Expansive, extravertie, elle rit beaucoup, parla plus encore. Il hésita. Du second choix, peut-être, mais pourquoi pas ? Les entretiens s'enchaînaient, trop rapides à son goût parfois, quand d'autres étaient trop longs car décevants dès la première minute. Il était toutefois de plus en plus à l'aise. L'exercice l'amusait, sans le combler. Certaines savaient garder le secret et semblaient prometteuses. D'ordinaire, il n'aurait pas poussé plus avant, là il devrait prendre un risque sinon il finirait grosjean comme devant. Et il exclut totalement cette possibilité. Il lui fallait au moins rentrer avec un rendez-vous. Il devint pourtant de plus en plus difficile à mesure que la soirée s'avançait. Déjà, la joviale du début était passée aux oubliettes. À un moment donné, il avait eu du mal à faire la différence entre les différentes jeunes femmes, s'emmêlant dans les numéros. La sélection serait d'autant plus sévère. Il avait dû recommander un verre, il buvait trop pour se donner une contenance. Les demoiselles également, certaines étaient mêmes un peu grises. Un nouveau son de clochette et il dut de nouveau changer de siège. C'était l'avant-dernière, il le remarqua à peine. Il eut un tressaillement en dévisageant son interlocutrice. Elle se présenta et il fut certain alors de déjà la connaître, mais d'où ? Il eut une bouffée de chaleur : probablement une ex-conquête. Comment avait-t-il pu l'oublier à ce point ? Mais elle le rassura très vite sans le savoir, car elle le reconnut aussi mais sa mémoire était meilleure. Ils avaient été camarades de classe au lycée. Il lui trouva beaucoup plus d'assurance qu'autrefois. Elle avait l'œil qui pétille, le sourire plus facile. Ils évoquèrent quelques souvenirs communs, mais il fut avide d'en savoir plus sur sa vie actuelle. Elle avait de l'humour, elle ne parlait ni trop ni trop peu. Il s'étonna en lui-même de la trouver là. Était-elle une chasseresse à son image ? Quand la clochette retentit – bien trop vite – il sut qu'il n'y aurait qu'une seule élue ce soir-là, et il écouta à peine la dernière candidate.

Il termina la rencontre express dans l'ivresse. Ce n'était pas l'alcool, ni l'excitation du jeu, c'était autre chose, une chose qu'il ne pouvait définir. Il essaya de se relaxer tandis que l'hôtesse reprenait son fameux micro. Elle demanda aux messieurs de se rassembler près de deux tables où officiaient des serveuses, qui notaient les commentaires de chacun sur les candidates et si les messieurs voulaient les revoir ou pas. Elle passa elle-même de table en table pour recueillir les opinions des dames. Il dut attendre que tous et toutes aient terminé et cela était insupportable. L'idée faisait peu à peu son chemin qu'elle n'aurait pas forcément envie de le revoir. Il comptait cependant sur la curiosité féminine : ils avaient été en classe ensemble, elle aurait envie d'en savoir plus. Il essaya de se remémorer comment s'était passé l'entretien. Il avait les mains un peu moites. Le jeu n'était pas très satisfaisant en fin de compte : le délai n'était pas ajustable à la personnalité de la candidate, il ne pouvait contrôler l'opération. C'était cette perte de contrôle qui le déstabilisait le plus. Il sortit de sa rêverie en entendant son numéro. L'hôtesse avait confronté les résultats et six candidates avaient demandé à le revoir, mais il n'en avait sélectionné que trois. Il aurait dû se sentir flatté de ce résultat, mais au fond il n'avait guère envie de voir les autres : il était focalisé sur le fait que l'objet de son désir l'avait sélectionné. Il prit néanmoins les numéros de téléphone, se disant qu'il n'aurait qu'à ne pas les appeler, mais l'hôtesse lui rappela qu'elle avait communiqué son numéro à ces trois candidates. Il la remercia avec force flatteries, une sorte de déformation professionnelle. Elle eut un rire de gorge et le salua pour passer à un autre. Il sortit du café et aspira une grande bouffée d'air. Il se rendit compte à la fraîcheur de celui-ci qu'il était en sueur. Tandis qu'il conduisait, il passa en revue la soirée, plutôt content de lui. Il avait décidé pendant l'attente au café de ne pas appeler tout de suite. Il allait faire preuve de respect avec elle… avec elles (il se devait de rencontrer aussi les autres, après tout il n'avait pas à être monogame dans l'affaire) et proposer une soirée très formelle.
Il dormit du sommeil du juste, sans vérifier ses mails avant de se coucher, pour une fois.

Le lendemain, il pensa à elle souvent. Il n'était pas très concentré sur son travail. Cela n'était pas inhabituel. Quand il avait sélectionné une femme particulièrement intéressante, il était focalisé sur ce qu'il allait faire pour l'approcher, pour l'appâter, pour retenir son attention. Quelque chose ne collait pas pourtant : elle n'aurait pas dû être seule, elle était trop attirante, mais en même temps il ne la voyait pas comme une prédatrice, passant d'homme en homme. Elle avait quelque chose de « naturel », de si féminin, d'innocent, de… il ne savait comment définir son impression. Il était perplexe et ce mystère occupait son esprit. Le soir, il l'appela, mais tomba sur le répondeur. Il laissa un message, maintes et maintes fois répété, parfaitement suave et naturel. Mais elle ne rappela pas, ni ce soir-là, ni le jour suivant. Cela n'était pas prévu. Il l'avait charmé comme toutes les autres, ce n'était pas possible autrement. Comment aurait-elle changé d'avis ? Il se raisonna, se fit violence. C'était trop tôt, plein de circonstances pourraient expliquer son silence. Il reçut l'appel d'une autre candidate et accepta une rencontre, presque par frustration. Il raccrocha, s'étonnant de noter ce rendez-vous à contrecœur. Pour ce punir, il appela le dernière et fixa également une rencontre.

Deux jours plus tard, il avait vu ces deux femmes et couché avec elles, mais c'était l'autre qui hantait son esprit. Il avait presque regretté de s'être « rabattu » sur le second choix. Il avait presque été dégoûté. Son envie était ailleurs. Il ne se reconnaissait pas. Il laissa un autre message, se promettant que ce serait le dernier, et il se gourmanda d'avoir eu une voix un peu chevrotante dans un discours qui devait normalement respirer l'aisance. Elle le rappela deux jours après, à l'heure du déjeuner. Il avait enregistré son numéro dans son portable et son cœur fit un bond en voyant son nom sur l'écran. Sa main tremblait-elle en décrochant ? Il n'aurait pu revendiquer l'inverse. Il se força à être froid, distant, le gars qui était déjà passé à autre chose. Au fond de lui, son orgueil était blessé. Il n'avait jamais connu l'échec, du moins plus depuis un an. Elle lui expliqua avec une voix enjouée qu'elle avait dû partir à l'étranger pour son travail et qu'elle n'avait pu l'appeler à cause du décalage horaire. Il se trouva tout penaud. Pourquoi n'avait-il pas réussi à envisager cette possibilité ? Pourquoi avoir d'emblée imaginé le pire, un rejet ? Il fit de son mieux pour la garder en ligne le plus longtemps possible. Elle dut refuser un rendez-vous le soir même. Il serra les dents. Ils convinrent de se retrouver dans un restaurant le surlendemain. Il réfreina son impatience. Qu'importait ?

En fin de journée, il alla faire les boutiques, il voulait un costume neuf. Il ressentait le besoin d'inaugurer une nouvelle peau pour cette femme-là. Il eut beaucoup plus de mal à se décider, mais rentra avec des vêtements plus décontractés que son choix habituel. Il accepta un after work avec des amis. Il éprouvait le besoin de penser à autre chose, de retrouver le contrôle. Mais l'après-midi précédant le dîner, il était excité et anxieux comme si c'était le premier rencard de sa vie. Il se força à surfer sur le net à la recherche d'autres conquêtes. Bientôt, elle ne serait qu'un numéro, celui du speed dating, car il n'avait qu'une idée approximative de son tableau de chasse. Il rit à cette évocation. Il ne referait pas l'expérience de ce type de drague. C'était plus déstabilisant qu'autre chose. Et il risquait de revenir un jour bredouille.
Elle le rejoignit devant l'entrée du restaurant, parfaitement à l'heure. Elle avait une jupe de satin noir toute simple et un joli corsage brodé, de la même couleur, avec un rouge à lèvres assorti à un gilet rouge en angora. Il la trouva belle, la trentaine éclatante et épanouie. Ils furent conduits à une table près de la fenêtre, dans un box. L'intimité était quasi parfaite ; il se détendit. La conversation alla bon train tout de suite, sans être hésitante ou guindée. Il parla de lui, assez pour la rassurer, mais sans donner trop de détails. Il continuait à porter son masque. Et pourtant, la soirée avançant, il se surprit à laisser échapper des informations plus intimes et, surtout, pas fabriquées. Elle lui raconta qu'elle était enseignant-chercheur en psychiatrie, ce qui occasionnait ces voyages à l'étranger. C'est d'ailleurs ainsi qu'elle avait rencontré son mari, un Japonais, avec qui elle avait eu une petite fille, Naomi. Elle sortit la photo de son sac. Il s'attendrit : toutes les mères trouvaient le moyen d'évoquer leurs enfants, voire de montrer des photos. Même si elles savaient que cela pouvait faire perdre des points sur le marché de la séduction, c'était plus fort qu'elles. Elle lui donna des éléments de réponse sur ses interrogations des derniers jours : elle avait participé à ce speed dating pour donner un avis de professionnel à une amie journaliste qui faisait un reportage sur les rencontres express. Elle était en plein divorce. Tout n'était pas fait car le mari était reparti au Japon et cela compliquait les choses quant à la garde de Naomi. Même si elle ne rentrait pas dans le schéma de la divorcée qui veut refaire sa vie à tout prix ou celui de la libertine, il fut rasséréné. Elle restait une proie potentielle, un défi plus intéressant d'ailleurs qu'une femme réellement ouverte à une liaison. Elle était venue avec un masque elle aussi, mais elle n'avait pas reconnu son déguisement à lui et avait cherché à retrouver le vieux pote d'autrefois. Une psy pourrait-elle se soumettre à un cynique ? Un défi, rien de tel pour bousculer ses habitudes. Il avait un doute néanmoins. Elle n'était pas sortie de son histoire d'amour, donc elle ne voudrait pas s'engager, certes, mais elle serait à fleur de peau, donc facile à blesser. Et il était touché par son aura, sa présence, son courage, il ne voulait pas lui faire de mal. Il se prit à imaginer quelque chose sur le long terme, de l'ordre de l'apprivoisement. Tiendrait-il si longtemps ? Cette perspective était excitante. Il se sentait bien. Elle était gourmande, il le vit, et imagina aussitôt combien elle devait l'être sur d'autres plans. Il était à la fois dans l'instant et dans la perspective de bons moments ultérieurs. Elle rompit le charme en lui disant qu'il était tard. Il régla la note en réclamant un autre rendez-vous, un sourire irrésistible sur les lèvres. Elle répondit en riant qu'il fallait que ce soit la semaine suivante car plus tard elle ne savait pas si elle était libre sans son agenda. Il avait déjà cerné ses goûts et en l'aidant à enfiler son gilet, il lui fit une proposition alléchante. Elle accepta et ils sortirent du restaurant.

La nuit était étoilée, romantique à souhait. Elle lui désigna le trottoir opposé, expliquant qu'elle était garée plus loin. Elle refusa qu'il l'accompagne. Il la suivit des yeux tandis qu'elle traversait la rue au loin en agitant la main. Elle ne vit pas qu'une voiture avait fait un écart pour éviter un cycliste tombé sur la chaussée. Son corps monta vers le ciel étoilé dans un crissement de pneus.
Il se précipita : il apercevait une grande tache rouge, c'était forcément son gilet d'angora. Mais en s'approchant, il vit combien la tache était large.

Il tomba à genoux, foudroyé. C'était son cœur qui avait été renversé par une voiture.

Par Lili_greycat - Publié dans : nouvelle
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Jeudi 19 février 2009 4 19 /02 /Fév /2009 20:16
Je ne suis pas un loser, c'est pas vrai. Tout le monde le croit, mais je leur prouverai qu'ils se sont trompés. À commencer par ma femme, Martine, qui fait la gueule parce que je suis au chômage. Elle dit que regarder la télé ça va me déprimer, qu'il vaut mieux que j'aille avec un groupe de chômeurs travailler mon CV et tout ça. Mais ça ne me déprime pas, je suis content de souffler un peu, tiens.

D'ailleurs, faut que je change de chaîne, il va y avoir le tirage du loto. Et je vais gagner, je le sens ; c'est le moment où je vais prouver que je ne suis pas un loser, ha ha ! C'est la pub, j'ai encore un peu de temps alors je vais chercher une bière dans le frigo et un fond de sachet de cacahouètes, après tout c'est pas tous les jours qu'on gagne treize millions, non ?

La vache, j'ai failli avaler ma cacahouète de travers : 22 38 3 17 35 et le complémentaire 20 ! Il y a là les numéros que je joue depuis dix ans, mon âge et celui de Martine, mon jour et mon mois de naissance, etc. J'en suis sûr, puisque je joue les mêmes ! C'est pas possible ! Ils vont arrêter l'émission : vite, je note les numéros parce que je n'arrive pas à y croire et il faut que je réfléchisse à ça à tête reposée. Le crayon de bois se casse. Putain ! Bon, ça y est.

C'est pas vrai, c'est pas vrai, c'est pas vrai. C'est-pas-vrai…

Je regarde le papier froissé ; ben si, ce sont bien mes numéros habituels, pas dans le même ordre bien sûr, mais ils sont tous là, même le complémentaire. Je ne sais pas combien de temps je suis resté à regarder ce papier. Puis, j'ai sursauté, parce que j'ai entendu Martine m'interpeller : « J'y vais Raoul, à demain. » Martine est aide-soignante à l'hôpital Saint-Vincent-de-Paul. Elle travaille de nuit. C'est pratique quand je veux regarder le foot avec les copains. Je ne lui ai pas répondu à cause du choc, mais je pense qu'elle s'en fout. Ça fait des années qu'on ne se parle plus beaucoup, surtout depuis le licenciement.
Ce qui est marrant c'est que c'est une cagnotte de vendredi 13. Ce jour porte chance, j'en étais sûr. Les potes se sont foutus de ma gueule ce matin quand j'ai dit que j'avais une prémonition pour ce jour-là. Ha ha, les cons ! Je vais aller chercher mon gain lundi et en attendant je vais les faire baver ces cons.

Tout d'un coup, un doute m'assaille : et si je m'étais trompé ? Juste cette fois, parce que je joue de façon si automatique. Et puis ce matin j'ai joué après la tournée de Pascal et j'avais peut-être un p'tit pastis de trop. Il faut que je regarde sur mon ticket. Mais où est-ce que je l'ai mis ? Je plisse le front, mais ça ne m'aide pas beaucoup. Bon, je vais chercher aux endroits les plus évidents : mon portefeuille ? Non. Mes poches de blouson ? Non. Ma poche arrière de jean ? Non.
Ça m'énerve déjà. Je vais finir ma bière et puis je vais trouver ce fichu truc. J'ai jusqu'à lundi, j'ai le temps. J'ai le temps de savourer mes 13 millions. Aaaah ! Rien que d'y penser j'en ai presque une érection. Je me réinstalle dans mon fauteuil et je songe à ce que j'en ferai. 13 millions. Ça donne le tournis. En même temps, c'est con, ça fait dix ans que je rêve à ce que j'en ferai et maintenant rien ne me vient à l'esprit. Une voiture ? Laquelle ? Je passe en revue des modèles et je ne sais pas quoi choisir.

J'ai fini ma bière. À trop rêver elle était devenue tiédasse, beurk ! Bah, bientôt je prendrai du champagne ! Bon, allez, on recommence : portefeuille, blouson, jean. Rien. Je regarde sous le portemanteau, dans mon fauteuil, au cas où il serait tombé de ma poche, sur le tapis, partout. J'ai une goutte de sueur qui glisse sur ma tempe. Putain de ticket !
« Papa, papa, qu'est-ce qu'on mange ? J'ai faim ! » Oh non, c'est pas le moment ! Mon fils Samuel, dit « Samy ». Je vais régler ça, de toute façon cette histoire de ticket m'énerve. Je lui dis de mettre la table et je réchauffe dans le micro-ondes ce que Martine avait préparé avant de partir. J'interroge mon fils sur l'école. Il répond la bouche pleine, alors j'arrête. Tout d'un coup j'y pense : la voiture, je n'ai pas vérifié. Je laisse tomber ma fourchette et je me rue sur mes clés. Je sors et je sprinte presque vers ma caisse pour l'inspecter. Rien.

De retour dans la maison, je me force à me calmer. Je joue depuis dix ans, c'est devenu une habitude, donc je n'ai pas fait attention, mais ce n'est pas grave, je vais le retrouver. J'ai le temps.
Je finis mon assiette et débarrasse la table. Samy a disparu. Sans doute dans sa chambre. Il est déjà 21h40. J'ai loupé le début de ma série. Tant pis, je suivrai l'épisode suivant. Du coup j'ai le temps de faire un truc super jouissif. J'allume l'ordinateur. Tiens, je n'ai pas regardé les annonces d'emploi aujourd'hui. Bah ; de toute façon je suis trop riche pour travailler maintenant. C'est excitant. Je m'embrouille dans mes manips tellement je suis excité. Je rédige un mail à l'intention de mon banquier, pour lui annoncer que je vais lui rembourser tout ce que je lui dois cash et pour qu'il me propose un rendez-vous pour des placements. Il va en baver d'envie, lui aussi, pauvre gratte-papiers qui ne touchera pas ça en une vie de labeur ! Il va être vert. Lui aussi il me prend pour un loser, je l'ai toujours détesté. Ça me donne envie d'en rajouter dans le mail. Non, je vais être grand seigneur. On est plus dans le même monde maintenant. Et je vais quand même avoir besoin de lui quand j'y pense…
Après avoir cliqué sur « envoyer » j'ai soudain une hésitation. Je ne l'ai pas le ticket et je ne sais toujours pas si je ne me suis pas trompé dans mon pari.
C'est l'heure de ma série ; je ne vais pas rater encore un épisode. On verra après.
Je cherche encore pendant la pub. Pas de ticket. Un peu avant minuit, la série se termine et je reprends mes recherches. En vain.
Bon, le mieux c'est me coucher et demain je vais reprendre de zéro, l'esprit tranquille et ça ira tout seul.

Je me tourne et me retourne dans le lit. Je me lève à une heure pour vérifier un endroit auquel je n'avais pas pensé. Impossible de trouver le sommeil. À deux heures, je n'y tiens plus, j'appelle Martine à son boulot. Je tombe sur une bonne femme infecte et je dois attendre un bon quart d'heure avant d'avoir Martine au bout du fil. Elle a l'air exaspérée aussi. M'enfin, elle exagère, je ne la réveille pas que je sache ! Je lui explique qu'on a gagné au loto et que je ne retrouve pas le ticket. Cela me fait tout drôle le « nous » tout d'un coup. Mais c'est vrai, c'est ma femme, on partage tout. Elle me répond qu'elle en a rien à faire et que je n'ai pas à la déranger pour des conneries. Je ne la comprends pas : je lui annonce qu'on est riche (ça veut dire qu'elle n'aura plus à travailler non plus) et elle me répond comme un chien ?
Je raccroche en soupirant. Quand elle verra le chèque elle se calmera, là c'est normal qu'elle n'y croie pas encore. Tout d'un coup, un doute m'assaille : elle ne croit pas au loto, Martine, elle a pu trouver le ticket et le jeter. S'il y a bien une chose qu'on ne peut pas lui reprocher c'est de ne pas être ordonnée. Je fouille la poubelle. Merde ! Elle l'a changée avant de partir. Je vais au container. C'est quel sac ? Je les sors tous et je fouille. J'y passe une bonne heure en vain. Je me raisonne : Martine aurait-elle vraiment jeté un ticket du jour sans me demander mon avis ? Sans doute que non. Et puis il n'est pas dans les poubelles d'ailleurs.

Je rentre. Je suis gelé. Du coup, je prends une douche, ça me lave et me réchauffe. Je me sens mieux, malgré mon inquiétude et du coup je dors. À 5h du matin, je me réveille en sursaut. Je suis en nage. J'ai dû faire des cauchemars, normal à cause de cette saloperie de ticket ! Mes idées s'éclaircissent peu à peu et j'ai une illumination. En sortant du tabac, j'ai fourré le truc dans mon sac de sport. Je me lève en hâte et me précipite sur l'objet du délit. Je caresse amoureusement le petit carré de papier fin et lis avec avidité les fameux chiffres. Ce sont bien les mêmes, je suis aux anges. Qu'est-ce que je vais en faire ? Je vais à la cuisine, indécis. Pas question de devoir chercher de nouveau. Martine n'est pas là pour me conseiller. En même temps, elle m'aurait engueulé de la réveiller. Je rigole tout seul, je suis trop bien maintenant.
Je récupère un bout de scotch à côté de la trousse de Samy et j'accroche le ticket sur le bord de l'écran de télé.
Puis je me recouche.

Je me réveille en sursaut : Martine est devant moi, hors d'elle. Elle me secoue et me crie dessus, je n'arrive pas bien à saisir. « Raoul ! J'en ai marre de toi, non mais ça suffit maintenant ! » Ensommeillé, je lui demande ce qu'elle me reproche. « Je viens de rentrer et j'ai trouvé Samy devant sa console de jeux. Il y a passé la nuit ! Et tu n'as pas vérifié ses devoirs ! C'est comme s'il n'existait pas ! »
Elle s'assied sur le lit et se met à pleurer. Je lui explique que j'ai été préoccupé, que je n'ai pas fait attention, mais ce n'est pas grave, c'est le week-end, il ne va pas à l'école, il a le temps de dormir et de faire ses devoirs. « C'en est trop ! Hier, tu as oublié d'aller le chercher à l'école. Il a attendu là-bas jusqu'à ce que je rentre à la maison et que l'école arrive alors à me joindre. Et ce n'est pas la première fois. Tu as oublié de l'amener, un jeudi, le mois dernier. »
Je marmonne que je ferai attention, qu'il n'en est pas mort et toutes les banalités d'usage. J'ai envie de me recoucher. Elle me regarde fixement : « Raoul, je te quitte, j'en peux plus. Tu n'es pas un père pour ton fils, tu n'es pas un mari pour moi. Tu ne fais rien de ta vie et tu pourris la mienne ! » Je la regarde, hébété. Si je pensais qu'elle fabulait, la voir s'emparer d'une valise m'en détrompe aussitôt. Je me lève et lui explique que les choses vont s'arranger puisqu'on a gagné au loto. Elle lève les yeux aux ciel : « Tu es pitoyable. »
Je chausse mes pantoufles et me rend dans le salon chercher la preuve de ma réussite. Là, j'ai un coup eu cœur : le ticket n'est plus sur la télé !

Pendant que je cherche autour de l'appareil, j'entends Martine qui parle à Samy. Je les rejoins dans l'entrée tandis qu'il enfile un manteau. Je dis à ma femme que c'est absurde, que je vais trouver le ticket et lui prouver que j'ai raison. Elle empoigne sa valise, pousse Samuel dehors et se retourne vers moi. Elle me regarde droit dans les yeux, avec les siens si durs, aux paupières gonflées par les larmes. « Même si je te croyais, ce n'est pas une question d'argent. Je ne t'aime plus, tu ne fais pas d'effort, pour personne, même pas pour toi. » Avant que j'ai pu répondre, elle a claqué la porte. J'en suis abasourdi. Je FAIS des efforts. C'est pour elle que je me suis inscrit à la muscu. Elle se plaignait de mon bide. Bon, je ne l'ai toujours pas perdu. Mais j'ai de beaux biceps maintenant. J'aime pas les abdos, c'est un truc de gonzesse.
Je hausse les épaules. C'est un coup de bluff, elle va revenir. Je vais la laisser se rendre compte qu'elle ne peut pas se passer de moi.
Bon en attendant, il faut retrouver ce fichu ticket.
Je le retrouve assez vite à côté du buffet. Ce scotch ne tient pas. Je glisse le ticket dans mon portefeuille et je vais me recoucher. J'ai trop mal dormi.

Quelques heures plus tard, je m'éveille dans la maison silencieuse. C'est assez habituel parce que qu'à cette heure le petit est à l'école et Martine dort. Mais elle n'est pas à côté de moi. Elle a dû aller se plaindre à sa mère. Je vais attendre qu'elle m'appelle. Je ne suis pas en tort après tout.

Je me fais un vrai petit-déjeuner, bien qu'il soit 11h. Le téléphone sonne. C'est Rémi. Il me dit qu'il sera en retard au bar. On se retrouve avec mes potes tous les jours après le déjeuner pour le café. Enfin, plutôt le pousse-café. Je ne peux pas m'empêcher de lui annoncer la nouvelle. J'entends un grand blanc, puis il éclate de rire. Le con. Il ne me croit pas.


À 13h30, je retrouve mes potes chez Bébert. J'attends d'avoir avalé ma première lampée pour me lancer. Je leur annonce la bonne nouvelle en sortant le ticket pour prouver ma bonne foi. Il circule de main en main pour finir sur le comptoir. Je reçois des claques dans le dos, je serre des mains. Bébert s'exclame que c'est sa tournée, mais je l'arrête et annonce que c'est pour moi. J'ai droit à des acclamations. Cette liesse me fait chaud au cœur, j'en oublie Martine et ma nuit de cauchemar. Après, on met nos manteaux pour se rendre à la salle de sport. Mathieu me chambre. C'est un rigolo, lui. Je ris aussi, j'en ai mal aux côtes. Mais mon rire meurt dans ma gorge. Quelqu'un a posé son verre dégoulinant sur MON ticket. Je me précipite pour l'essuyer, paniqué à l'idée que l'encre ait coulé. Ça va, il est mouillé mais lisible. Je suis furieux, je ne ris plus aux blagues des copains. Ils ne se rendent pas compte.

La muscu me détend, mais pas en soulevant de la fonte: je rencontre un triomphe à la salle de sport. Tout le monde me congratule, l'information fait le tour de l'endroit sans que j'aie à ouvrir la bouche. C'est magique ! Je ne suis plus un loser, je suis un dieu.

Je suis sous la douche quand mon portable sonne. J'arrive bien sûr trop tard et je vois que c'est Martine qui a essayé de m'appeler. J'ai un rictus de triomphe. Elle a déjà des remords, sans aucun doute. Je prends mon temps, il ne faut pas qu'elle s'imagine que j'ai attendu son appel. Je rentre tranquillement à la maison en promettant à mes copains de les retrouver chez Bébert à 21h, pour « fêter ça ».
Elles sont exigeantes les femmes. Pourtant la Martine elle ne m'embêtait pas trop jusqu'à présent. Quand j'y songe, avec cet argent je pourrais inviter Stéphanie, l'ex de mon copain d'enfance, Patrice. Elle me plaît depuis longtemps, mais quand on est un loser on n'ose rien, alors que maintenant… Mais elle va me poser des questions sur Martine. Je soupire.
J'ai le temps de réfléchir à tout ça.

Mon portable sonne de nouveau. Je décroche. C'est ma femme. Elle me propose de se voir en terrain neutre, au parc, pour discuter. C'est bien théâtral, mais peu m'importe, je suis millionnaire. Je suis sur un petit nuage.
En approchant de la maison, je sors mon ticket, pour le regarder encore. Un coup de klaxon me fait sursauter. J'en lâche le billet, qui s'envole. Il y a tellement de vent qu'il tourbillonne devant moi. Mon cœur tressaille et je cours derrière. Je manque me faire écraser. La voiture qui m'a klaxonné, c'est celle d'un collègue de sport qui me fait des grands signes pour me féliciter encore.
Je reprends mon souffle une fois dans la maison et le ticket rangé dans le portefeuille.
Je bois une bière devant la télé. Je suis à peine les programmes, tant je rêve à ce que je vais faire de tout cet argent, jusqu'à ce qu'il soit l'heure de mon rendez-vous avec Martine.

Je prends la voiture et me rends jusqu'au parc. Elle n'est pas encore là, mais je la vois s'avancer sur le pont qui enjambe la rivière de B*. Elle est à pied. Ses parents n'habitent pas tout près pourtant. Ah oui, elle a dû aller chez sa copine Claire.
Je la rejoins au milieu du pont. Elle a encore les yeux gonflés, les traits tirés. Mais elle me parle sans trembler. Au lieu de me sourire et de se précipiter dans mes bras, elle déclare : « J'ai réfléchi, Raoul, et je suis décidée. Je vais habiter chez mes parents quelques temps avec Samy et demander le divorce. Tu te fiches de ta famille, tu ne t'intéresses qu'à tes copains, tu t'abrutis devant la télé, tu n'as pas cherché de boulot depuis des mois. En fait, si j'y songe, je ne t'aime plus, plus du tout. Tu m'as trop déçue. »

Je proteste et sors le ticket fébrilement en lui expliquant que vraiment les choses vont changer parce que j'ai gagné au loto et que je vais pouvoir la rendre heureuse avec cet argent. Elle me fusille du regard, ses joues s'empourprent de fureur : « Tu as oublié ton fils à l'école ! Tu laisses Samy toute la nuit devant ses jeux vidéos, tu me parles à peine, tu ne me touches plus, tu picoles et tu te laisses aller. Tu crois que l'argent va changer ça ? Tu crois que je ne pense qu'à l'argent ? Je te l'ai dit, je m'en fous de l'argent, je m'en fous de ton foutu loto, tu m'entends ? Tu m'écoeures, tu es un perdant. »

Et elle s'empare du ticket, qu'elle déchire sous mes yeux médusés et qu'elle jette dans la rivière.


J'ai envie de la tuer.
Par Lili_greycat - Publié dans : nouvelle
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Mardi 7 octobre 2008 2 07 /10 /Oct /2008 17:45
Tel
  • s'accorde en genre et en nombre avec le mot qui suit : tel maître, tel valet ; pourquoi de telles insultes?
  • s'accorde en genre et en nombre avec le mot qui précède: Elle partit tel l'éclair ; certaines nations telles la France...
Tel que
  • en tant que pronom il est invariable: tel qui rit vendredi... ; rien de tel que... ; redis-le tel quel.
  • en tant qu'adjectif il s'accorde avec ce qui précède: certaines maladies telles que la rougeole ; vous me demandez des explications telles que celle que je vous ai déjà donnée hier ; ce refus, tel que vous le formulez...

Comme tel
Le tel s'accorde avec le nom dont il est attribut: La tortue est une espèce en voie de disparition et comme telle, elle doit être protégée.
Par Lili_greycat - Publié dans : langue française
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Mardi 7 octobre 2008 2 07 /10 /Oct /2008 17:41
Un petit rappel sur certains accords sujet-verbe. smile.gif


  • Lorsque les sujets ne sont pas de la même personne:
    Le verbe s'accorde au pluriel sur la personne qui vient la première dans la conjugaison (moi l'emporte sur toi, nous sur vous, etc.).
    Toi et moi serons unis pour la vie. Ses frères et lui vont déménager.
  • Avec moins de deux l'accord se fait au pluriel.
    Moins de deux trains sont passés depuis deux heures.
  • Avec le peu de et peu de, l'accord se fait sur le complément de nom.
    Peu de personnes étaient invitées à ce mariage.
    Mais tout dépend du sens: ainsi, si cela signifie "une petite quantité", l'accord se fera sur le complément (ex.: le peu d'électeurs participants ne donneront pas une majorité significative) ; si le peu de a le sens de "manque", l'accord se fait sur peu (ex.: Le peu de soldats qu'ils ont envoyés en renfort n'a pas suffit ce jour-là).
  • Avec plus de la moitié, plus du quart, plus du tiers, l'accord se fait au singulier si le complément est au singulier et au pluriel si le complément est au pluriel.
    Plus du quart des spectateurs s'étaient endormis à la fin du second acte. Plus de la moitié du public s'est mis à applaudir bruyamment.
  • La plupart est toujours suivi du pluriel.
  • Les pourcentages et les fractions:
    Avec moitié, tiers et quart suivis d'un complément au pluriel, l'accord se fait au singulier si la somme est très précise. Mais comme c'est trop vague dans la plupart des cas, le pluriel est plus courant. Si la fraction est précédée d'un article indéfini le pluriel reste de mise, tandis qu'avec un article défini, le verbe reste au singulier.
    Un tiers de ses fans seulement sont des hommes. Le tiers de ses fans est masculin.
  • Avec plus d'un, le verbe s'accorde au singulier.
    Plus d'un sujet sujet sur trois se trouve dans la rubrique "Asile".
    Sauf si plus d'un est répété, s'il est suivi d'un complément au pluriel ou si l'on insiste sur la réciprocité (ex.: plus d'un garçon se battaient l'un avec l'autre dans la cour de l'école).
  • Les sujets coordonnés par ou:
    Si l'un des sujets est au pluriel, l'accord se fait au pluriel ; si le second sujet est synonyme du premier, l'accord se fait au singulier ; si les deux sujets sont au singulier mais que l'action se rapporte aux deux sujets, l'accord se fait au pluriel, mais si l'un des sujet l'emporte en importance, le singulier l'emporte (on utilise les virgules pour faire sentir la nuance).
    Les arts martiaux ou la boxe sont de plus en plus prisés par les filles. Notre journaliste ou notre caméraman seraient sur les lieux en ce moment. Notre journaliste, ou le caméraman, serait sur les lieux en ce moment.
  • Les sujets coordonnés par ni:
    Le sujet au pluriel l'emporte sur l'autre, tandis que si les deux sujets sont au singulier, l'accord se fait au pluriel si l'ensemble forme un groupe.
    Ni les fans ni son imprésario ne l'ont vu sortir de sa suite pendant quatre jours. Ni Dupont ni Dupond n'a compris le professeur Tournesol.
    Là encore, on utilisera les virgules pour minorer ou majorer l'un des deux sujets et le singulier l'emporte.
    Ni le ministre, ni le secrétaire d'Etat, ne pouvait prévoir l'impact de cette loi. Ni ce professeur, ni à plus forte raison le proviseur, ne pouvait prévoir la réaction de Fabien.
  • Lorsque le sujet est un groupe de mots singulier formant un sujet dit collectif:
    L'accord se choisit en fonction du sens, c'est pourquoi si l'idée de masse l'emporte, on opte pour le singulier, si l'article est défini (donc précis) on optera pour le singulier tandis qu'avec un article indéfini (ou pas d'article) le pluriel sera préférable.
    La foule envahissait les rues. Un bon nombre de gens ne comprenaient rien à son discours. Combien de marins, combien de capitaines, qui sont partis joyeux, dans des courses lointaines...(V. Hugo).
Par Lili_greycat - Publié dans : langue française
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Mardi 7 octobre 2008 2 07 /10 /Oct /2008 17:38
Les règles dans le domaine religieux:


Les religions prennent la minuscule: bouddhisme, christianisme, judaïsme, animisme, etc. Mais on parlera de l'Islam ou de la Chrétienté pour les "zones" religieuses.

Les pratiquants prennent la minuscule: anglicans, chrétiens, hindous, juifs, israélites, musulmans, etc. Les Juifs, avec une majuscule, désigne le peuple de l'Antiquité cité dans la bible.

Au sein du christianisme, on met une majuscule à l'Église en tant que pouvoir spirituel: la sainte Église, un homme d'Église, l'Église anglicane, etc. il s'écrit avec une minuscule quand il représente un lieu de culte, édifice ou monument (une église gothique, féquenter l'église, l'église Saint-Germain-des-Près, l'église Notre-Dame-de-Lourdes, etc), une école ou un groupe de personne professant la même doctrine: une église très fermée, l'église hugolienne, etc.

Les dieux et divinités prennent une majuscule: Baal, Brahma, Jéhovah, Odin, Vichnou, etc... Mais le terme générique garde la minuscule: les dieux, Dieu.
Les noms pluriels portent aussi des capitales: les Amazones, les Gorgones, les Cyclopes, les Walkyries, les trois Parques, les Titans, etc. MAIS ils gardent la minuscule s'ils concernent des catégories entières d'êtres mythologiques ou légendaires constituant autant de noms communs: les gorgones, les lémures, les farfadets, les gnomes, les sirènes, les nymphes, etc.
Les noms des dieux et divinités deviennent des noms communs quand ils indiquent plus les personnages eux-mêmes: un amour d'enfant, une junon, le dieu du hasard, une furie, une mégère, etc. Ou quand ils servent à désigner des objets: un christ en bronze, une feuille jésus. Mais la capitale sera conservée lorsqu'il s'agira d'une représentation de la divinité ou une allusion à elle: un Christ de Titien, un travail de Titan, la Vénus de Milo, etc.

Les titres des livres constituant la Bible ne sont pas en italique mais prennent une capitale: La Genèse, l'Exode, le Cantique des cantiques, le Lévitique, etc. les numéros des livres s'écrivent en chiffres romains grandes capitales avec les paragraphes en chiffres arabes: Corinthiens, XV, 1-17.

Les noms de fêtes civiles et religieuses s'écrivent avec une capitale initiale au nom et à l'adjectif qui éventuellement le précède: la fête des Mères, la fête du Travail, le mercredi des cendres, la Mi-Carême, la Saint-jean, le 11 novembre, le 14 juillet, la Saint-Valentin, les Saturnales, le Vendredi Saint, Pâques (pour les chrétiens), la Pâque (pour les juifs), le Nouvel An, la Pentecôte, l'Assomption, les Grandes Dynonisies, le Premier de l'An, le jour des Morts, etc.

Saint s'écrit avec une minuscule:
  • quand il désigne le personnage lui-même: un saint, la fête de saint Nicolas, etc.
  • quand il est employé comme simple adjectif: les Lieux saints, le saint sacrement, la sainte Église, la sainte famille, la sainte messe, la Ville sainte, etc.
  • quand il fait partie des noms communs composés (avec un trait d'union): des saint-bernard, des saint-cyriens, du saint-émilion, des saint-simoniens, des saint-paulin, etc.

Saint s'écrit avec une majuscule:
  • quand il entre dans la composition des noms propres de personnes, de lieux, de monuments, de rues, de fêtes et d'ordres: le duc et le comte de Saint-Simon, la Saint-Nicolas, les feux de la Saint-jean, l'ordre de Saint-Michel, la croix de Saint-André, etc.
  • dans certaines expressions traditionnelles historiques ou religieuses: la Sainte-Alliance, le Saint-Office, le Saint-Esprit, la Sainte-Trinité, le Saint-Siège, le Saint-Empire, etc.

Il y a des exceptions: la Sainte Vierge, le saint-père (le pape), des saintes nitouches. Le mot ne s'abrège qu'exceptionnellement dans les noms propres (notamment pour gagner de la place) sous la forme St et Ste.
Par Lili_greycat - Publié dans : langue française
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Jeudi 25 septembre 2008 4 25 /09 /Sep /2008 12:38
LES MOTS INVARIABLES
On englobe sous cette appellation l'adverbe, la préposition, la conjonction, l'interjection (eh! olah! ô...), mais aussi certains adjectifs (quatre, sur mesure, pop...), certains pronoms (qui, dont, autrui...), certains noms, comme
  • les points cardinaux
  • les notes de musique
  • les lettres d'un alphabet
  • les mois d'un calendrier
  • les marques déposées
  • les noms composés issus de verbes (savoir-vivre, m'as-tu-vu...)
  • les noms suivants qui entrent dans des expressions figées:
antan (d'antan)
archal (fils d'archal)
brout (mal de brout)
cesse (sans cesse)
chabrot (faire chabrot)
charlemagne (faire charlemagne)
cocagne (pays de cocagne, mât de cocagne)
conteste (sans conteste)
coulpe (battre sa coulpe)
dam (au grand dam de)
emblée (d'emblée)
emport (capacité d'emport)
encontre (à l'encontre de)
escampette (poudre d'escampette)
escient (à bon escient)
eutexie (point d'eutexie)
force (force de)
fur (au fur et à mesure)
gésine (être en gésine)
goguette (être en goguette)
groie (terre de groie)
haro (crier haro sur)
instar (à l'instar de)
insu (à l'insu de)
lanlaire (envoyer faire lanlaire)
lurette (il y a belle lurette)
martel (se mettre martel en tête)
perlimpinpin (poudre de perlimpinpin)
revient (prix de revient)
tache (réputation sans tache)
tantôt (il arrive le tantôt)
tapin (faire le tapin)
tard (venir sur le tard)
tilt (faire tilt)
tournemain (en un tournemain)
trop (le trop ne vaut rien)
vergogne (sans vergogne)
zest (entre le zist et le zest)

Par Lili_greycat - Publié dans : langue française
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Vendredi 12 septembre 2008 5 12 /09 /Sep /2008 21:23

(Mon dernier essai d'écriture, écrit il y a bien longtemps... Je n'en suis plus fière, mais c'est peut-être un début vers la reprise?)


LE POISSON

 

La mer était son opium. Deux jours sans avoir les pieds dans l’eau et il étouffait.

Ses études en biologie marine ne lui suffisaient pas : il lui fallait s’imprégner de la vie marine ; l’eau salée le régénérait. D’où lui venait cette attirance pour le monde marin ? D’aucuns auraient pu invoquer un grand-père pêcheur, d’autres auraient pu parler de réincarnation d’un poisson… mais personne n’aurait pu vraiment expliquer ce lien magique et indestructible entre l’océan et lui. Mais la mer est implacable et ingrate, même envers ceux qui l’ont chérie toute leur vie. C’est de la mer qu’est née la vie, il y a des millions d’années, et pourtant depuis, elle a si souvent donné la mort…

 

*

*  *

            D’une main tâtonnante, Vic arrêta la sonnerie du réveil. Il ouvrit un œil, puis l’autre, s’assit sur son lit et s’étira. Il se leva, alluma sa chaîne hi-fi, un air de blues pour s’éveiller en douceur, et ouvrit les volets : il faisait un temps superbe, la mer était calme, les conditions idéales pour une petite visite à Betty, le vieux poulpe. Vic prit une douche, se rasa et s’habilla. Dans la cuisine, il sortit d’un placard une boîte de conserve qu’il ouvrit et vida dans une écuelle, puis il ouvrit la porte. Une boule de poils surgit. « Salut, Skiff. Du calme, mon vieux, voilà ta pâtée. » Le chiot se jeta sur l’écuelle, sa petite queue s’agitant à une vitesse folle. Vic se dirigea vers le salon. « Oh non, Skiff !!! » En entendant son nom, le jeune cocker laissa son écuelle, déjà vide, et rejoignit son maître. « Regarde ce que tu as fait. Le journal d’hier : je n’ai pas eu le temps de le lire et tu l’as réduit en miettes ! ». Il était furieux, mais le chien vint se frotter contre lui et profita de sa position accroupie pour lui lécher la joue. La colère de Vic tomba. Skiff, c’était un cadeau de Johanna… Johanna qu’il avait aimée. Mais la mer avait été la plus forte. Vaincue, lassée de passer en seconde position, Johanna était partie, un jour de pluie. Vic était alors en mer malgré le temps et la jeune femme s’était sentie très seule dans la petite maison en bord de mer. Lorsque Vic était rentré, il n’y avait qu’une lettre, et Skiff, qu’ils avaient choisi une semaine plus tôt. Il n’avait pas cherché à la revoir, il avait compris. Il l’aimait toujours, mais il y avait la mer entre eux…

 

            Vic caressa le chiot, jeta les morceaux illisibles du journal et retourna à la cuisine lire les morceaux intacts en prenant son café.

            Une petite annonce retint son attention, à tel point qu’il ne vit pas Skiff renverser la poubelle et jouer avec son contenu.

            On recherche un poisson très particulier. Il est argenté, avec une longue ligne rouge horizontale et de grandes nageoires. Une forte récompense sera accordée à toute personne qui l’apportera mort ou vif au Centre de Biologie marine. Ce poisson rare est à manier avec précaution car…

 

            Le reste de l’article manquait, déchiré par les crocs du cocker. Vic connaissait bien ce centre, qui effectuait des recherches sur toutes les espèces de la côte. Il y avait été stagiaire quelques temps, mais le travail en laboratoire lui pesait. Il préférait les recherches sous-marines, qu’il faisait seul dans la baie ou en haute mer. Il avait travaillé un peu pour le Centre de cette manière. À côté de l’article il y avait un dessin du poisson, que Vic ne connaissait pas. Le jeune homme aurait pu téléphoner au Centre de Biologie marine, pour connaître la suite de l’article, mais, déjà, son esprit se concentrait sur la quête de ce poisson étrange. La récompense importait peu. Au temps où Johanna était là, cela aurait compté peut-être, mais à présent… Non, ce que voulait Vic plus que tout, dès cet instant, c’était trouver ce poisson avant tout le monde.

 

            Il fit sortir le chiot, l’enferma dans le petit jardinet clôturé, contigu à la maisonnette. Puis il rentra, s’installa devant l’ordinateur pour enregistrer ses dernières notes, nécessaires à sa thèse de doctorat. Il avait placé la machine sur une petite table vitrée devant la baie vitrée donnant sur l’océan. Quand il s’arrêtait de taper, pour penser à Johanna, par exemple, la mer était là, devant lui, pour le rappeler à l’ordre.

 

Quand il eut terminé, il fit rentrer Skiff et téléphona à Danny pour lui donner rendez-vous en début d’après-midi. Vic ne plongeait jamais sans que Danny, un grand maigre de seize ans, aux yeux bleus mélancoliques, l’accompagne, en cas de danger. Il parlait peu, mais Vic l’appréciait et lui faisait confiance. Ces sorties en mer était un moyen pour le garçon de se faire un peu d’argent. Il constituait l’une des rares attaches de l’étudiant en biologie avec le monde terrestre.

 

            Comme il devait plonger, Vic fit sauter le déjeuner, mais se prépara un casse-croûte. Il ferma la maison et prit sa voiture pour rejoindre le port où était ancré son bateau. Danny l’y attendait, mâchonnant un chewing-gum. Vic fut tenté de lui parler du fameux poisson, mais préféra se taire, comme si cet animal-là c’était SON poisson, son secret.

 

            Il mit le moteur en route et un peu plus tard, jeta l’ancre dans un secteur qu’il avait coutume d’explorer depuis un mois. Il fit des recommandations à Danny, tout en s’équipant pour plonger. Il délaissa cette fois ses bouteilles d’oxygène pour un simple tuba et prit un fusil harpon. Danny ne posa aucune question et se mit à lire une bande dessinée sortie de son sac à dos, dès que son compagnon eut disparu. L’émerveillement de Vic ne faiblissait jamais devant le paysage sous-marin qui s’offrait à lui, la palette de couleurs des roches et des coraux, les mimiques cocasses des poissons ou les algues ondulant en cadence. Vic se mit à chasser quelques poissons pour Skiff, en captura un autre qu’il ramena à Danny, le chargeant d’en faire un croquis, car le gamin était un excellent dessinateur. Avant de rentrer, il s’éloigna un peu plus du bateau. Curieusement, aucun poisson n’était en vue. Le silence était impressionnant. Après avoir décrit un cercle dans cette zone trop déserte, il revint lentement vers le bateau. Soudain, il aperçut le poisson tant recherché. L’animal était là, altier et menaçant, semblable au dessin du journal. Le cœur de Vic se mit à battre plus vite. Le jeune homme ne croyait pas à ce miracle. Après une infime hésitation, il s’élança à la poursuite du poisson, mais celui-ci disparut en un éclair. Déçu, furieux, le jeune homme renonça et remonta sur le bateau.

 

            Le lendemain, comme attiré par une musique surnaturelle, Vic revint à l’endroit de la rencontre. Danny n’avait pu venir et le jeune chercheur se sentait étrangement mal à l’aise. Pourtant il n’avait pu attendre. Tout son être tendait vers ce but : posséder la créature quasi-mythique qui l’avait défié ainsi. En se laissant tomber dans l’eau ce jour-là, il se sentait comme un mortel descendant aux Enfers, un monde peuplé de monstres, là où sa vie fragile pouvait s’éteindre en un instant pour une mission stupide, confiée par un dieu capricieux. Mais il ne parvenait pas à remonter malgré cette anxiété : une force irrésistible l’attirait en bas, dans les profondeurs, dans cet univers où le poisson était le maître…

 

            Vic entendait la voix de Johanna, pressante, inquiète. « N’y va pas. Fuis. C’est dangereux. Je te sauverai ». La voix devenait de plus en plus lointaine. Le jeune homme retrouvait son assurance. « Il est trop tard », songeait Vic. «  Il ne fallait pas me quitter. » Puis il se reprocha cette pensée égoïste. Si elle était partie, c’était sa faute à lui, parce que l’amour, la tendresse qu’elle attendait, c’était à la mer qu’il les avait prodigués.

 

            Un éclair bleu zébra l’eau, contourna un rocher à quelques centimètres à peine… Le seigneur de ces ondes apparut. Malgré lui, Vic était fasciné. « Fuis. Va t-en… ». Trop tard. Le poisson se mouvait plus lentement, avec élégance, comme pour narguer celui qui se croyait chasseur. Il accéléra son allure, ondoyant dans l’eau, le silence et le vide. Vic le suivait agitant ses palmes en cadence pour maintenir la distance. Le poisson poursuivait sa ronde folle, étourdissante ; tournoyait de plus en plus vite. Vic était aveuglé, étourdi, tendait la main armée du fusil en vain : la proie était trop loin. Le poisson allait si vite ! Pris de vertige, le jeune homme tenta de s’accrocher à quelque chose, mais, la vue brouillée, il ne trouvait que du vide. « Il fait  froid, je ne peux plus respirer. » Il se laissa aller dans le vide. Trop tard… Trop tard…

 

            Vic s’éveilla en sursaut, le front en sueur, tremblant de tous ses membres. Heureusement, ce n’était qu’un cauchemar. Le jour filtrait déjà par les interstices des volets de bois. Skiff grattait à la porte de la cuisine. Le jeune home mit un certain temps à se calmer, à chasser la peur qui l’avait habité. « Ce n’est qu’un cauchemar », se répéta-t-il. Après avoir nourri le chiot, il téléphona à Danny, bien décidé à plonger ailleurs aujourd’hui. Mais son ami quittait l’école trop tard. Vic s’installa dans un fauteuil, pour lire une revue scientifique, mais il ne parvenait pas à ce concentrer sur le sujet. Ne sachant que faire, il se sentit soudain très seul. « C’est ce qu’a ressenti Johanna. Ah, si elle était encore à mes côtés… » Vic emmena Skiff sur la plage et joua avec lui, lui lançant des brindilles pour le chien les attrape au vol ou les rapporte à son maître. Le cocker était si heureux, ses longues oreilles montant quand il sautait, comme pour le faire s’envoler. Vic se remémorait le temps, pas si lointain, où c’était Johanna qui jouait avec Skiff. Ce tableau idyllique, la mer l’avait détruit en faisant de Vic son esclave. Il frissonna, et rentra à la maison.

 

            Ayant eu tant de mal à maintenir son attention à quelque activité, il ne put le lendemain attendre que Danny soit de nouveau disponible, comme ensorcelé. Il partit en mer, seul, comme dans son rêve, partagé entre cet appel et l’appréhension. Il prit une bouée, à laquelle il accrocha un petit filet et quelques bocaux pour des prélèvements et, après une hésitation, mit ton tuba et empoigna le fusil harpon. Il avait ancré le bateau à un autre endroit. Avec des jumelles, il pouvait même apercevoir la maison, ce qui avait un côté un peu rassurant. Il chassa le rêve de son esprit et sauta dans l’eau. Il se sentait dans son élément, comme s’il était né là.

 

            Pourtant il ne vit de nouveau aucune créature marine. Il lui était difficile de ne pas penser à son cauchemar, mais bientôt il aperçut les végétaux qu’il voulait rapporter pour étude et chassa son malaise pour se consacrer à sa tâche. Une fois sa besogne terminée, il reprit le fusil qu’il avait accroché provisoirement à la bouée, le fil de cette dernière dans l’autre main, et nagea vers le bateau.

 

            Vic éprouva une peur panique lorsque le grand poisson balafré de rouge apparut, dans toute sa splendeur, les écailles ruisselantes de lumière sous les rayons de soleil qui transperçaient la surface. La bête resta immobile en apercevant Vic. Un bref instant, les deux ennemis se mesurèrent du regard, comme deux cow-boys dans une ville du Far West, à chaque bout d’une rue déserte, prêts à dégainer. Le jeune homme se rappela son cauchemar. La fiction ne pouvait devenir réalité ! Le poisson commença à représenter la mer, qui avait fait partir Johanna, aussi une colère sourde monta dans les veines du jeune homme, décuplant ses forces. D’un coup de palmes, il bondit pour s’élancer à la poursuite de l’animal, bien décidé à lutter, jusqu’à l’épuisement, avec ce diabolique adversaire. Celui-ci était rapide, aussi fut-il très vite à bout de forces, mais, dans un dernier effort, il tendit son bras armé et pressa la détente. Transpercé par la flèche d’acier, le poisson se tortilla en tous sens en vain. Soulagé, Vic ramena précautionneusement sa proie à bord du bateau. Il était fatigué, mais délivré de son obsession. Sur le pont, il contempla longuement l’animal luisant. Celui-ci avait perdu de sa superbe. Sa queue battait encore, de moins en moins vite, le plancher du bateau. Son regard parut à Vic tout d’un coup chargé de détresse. Instinctivement, le jeune homme avança la main et caressa le corps visqueux encore palpitant, comme il le faisait avec son chiot. Secoué par un spasme final, la bête resta enfin immobile, désormais inoffensive. Vic avait encore la main sur le poisson, lorsqu’avec horreur, il eut soudain l’impression que la bouche de l’animal se tordait en un rictus, une sorte de sourire narquois. Il s’écarta, comme si sa main était en contact avec un fer rouge. Vaguement inquiet, il se hâta de rentrer au port, puis chez lui. Il prit une douche, se changea et prit aussitôt la route avec le poisson en direction du Centre de Biologie marine qui se trouvait à une cinquantaine de kilomètres. Il n’osait plus regarder sa capture ; il n’avait qu’une hâte désormais, s’en débarrasser.

 

            Il retrouva là-bas d’anciens collègues de travail, mais ne resta pas longtemps pour bavarder. Il remit le poisson placé dans une cagette à un des chercheurs et toucha la prime. La secrétaire le retint et lui dit :

«  J’ai revu Johanna la semaine dernière. Je crois bien que tu lui manques. J’ai sa nouvelle adresse, si ça t’intéresse. » Vic prit avidement le petit morceau de papier qu’elle lui tendait. Il sortit le cœur léger, emplit ses poumons d’air iodé. Il avait eu trop peur ; il savait qu’il devait retrouver Johanna, la convaincre de revenir et changer de vie. Au volant de sa voiture, la nuit tombant, il était heureux, détendu et plein d’espoir. La mer ne le détruirait pas. Il était libre…

 

*

* *

 

            Le lendemain, à son réveil, il découvrit avec stupéfaction de curieuses plaques rouges sur ses mains. Dans la journée, ces taches écarlates se propagèrent sur tout son corps. Le médecin qu’il consulta ne sut quoi faire et l’envoya chez un dermatologue.

 

            Dans la salle d’attente du spécialiste, il y avait des revues, mais aussi de vieux journaux. Saisi d’un pressentiment, Vic se précipita sur celui de l’avant-veille pour prendre connaissance de la fin de l’article.

            … car il sécrète une substance inconnue dont il est enduit. Cette substance serait mortelle.

 

Par Lili_greycat - Publié dans : nouvelle
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Vendredi 12 septembre 2008 5 12 /09 /Sep /2008 21:16
Les cris des animaux

la belette belote (ça s'invente pas )
le bouc béguète (sans être bègue
)
la bécasse croule (que les messieurs machos s'abstiennent, SVP
)
la buse, le poulet et l'épervier piaulent
la cigogne claquette ou craquette (selon qu'elle est originaire du nord ou du sud de l'Alsace, je suppose
)
la chauve-souris grince

le crocodile lamente ou vagit (peu importe, on va pas aller lui demander )
le cygne et la grue trompettent
le dindon glougloute (ça c'est connu, mais j'adore
). cf. Un album Astérix chez les Indiens, je crois? Non, c'est La grande traversée, merci à Yop).
le faon râle (toute ma perception de Bambi s'écroule
)
le goéland pleure (si quelqu'un pouvait se dévouer pour lui donner le n° de SOS-amitiés
)
le jars jargonne
le lapin clapit (penser au clapier et hop! c'est mémorisé
)
la mésange et la fauvette zinzinulent
la mouette rit (pas comme celle de Gaston Lagaffe
, c'est peut-être pour se moquer du goéland qui, lui, pleure )
la marmotte siffle (surtout quand elle travaille à emballer des tablettes de chocolat?
)
l'oie cacarde
l'ours et le cochon grognent (ce dernier peut grouiner aussi
)
la perdrix bourrit

le perroquet cause (on s'en serait douté, il a fondé sa réputation là-dessus)
le phoque bêle comme le mouton et la chèvre

le pivert coraille
le rhinocéros barète
le sanglier gromelle (c'est vrai qu'à le voir, on l'imagine pas avec un caractère affable
)
la souris chicote (est-ce que ça vient de "chicot", mot argotique désignant la dent, parce la petite souris vient la chercher sous l'oreiller? Je ne sais pas, c'est une hypothèse personnelle
)
la tourterelle caracoule tandis que le pigeon roucoule

Par Lili_greycat - Publié dans : langue française
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Vendredi 12 septembre 2008 5 12 /09 /Sep /2008 21:11

Petit rappel sur les paronymes (les "faux amis"), puisque j'ai pu constater que la différence entre censé et sensé n'est pas évidente pour tous.

Gâchette/détente: on utilise souvent l'expression "appuyer sur la gâchette". Or, la gâchette, élément d'une arme à feu, immobilise le percuteur. Ce qui commande la projection de la balle, c'est la détente, donc il faut dire "presser la détente".

Hébreu/yiddisch:
ils ne désignent pas la même langue. L'hébreu est une langue sémitique, alors que le yiddish est un mélange d'allemand et d'hébreu (vient de l'allemand jüdisch).

Célébrer/commémorer: célébrer une fête c'est lui donner de l'éclat, mais ce n'est pas forcément périodique. Tandis que commémorer suppose rappeler le souvenir d'une personne ou d'un fait.

Deuxième/second: en apparence, le sens est parfaitement identique. En réalité il y a une nuance subtile. On utilise second lorsqu'il n'y a que deux élements cités. Au delà de deux éléments, on doit choisir deuxième.

Plain/plein: un terre-plein est un étendue plate, une sorte de terrasse formée d'un amas de terre aplani. Mais l'expression "de plain-pied" désigne une égalité de niveau (du latin planus "égal). Plain-pied, au sens figuré, peut désigner quelque chose de fermement décidé ou engagé. Le plain-chant désigne un chant à une seule voix et non à pleine voix, mais le plein centre...
s'écrit avec un E et sans tiret.


abjuration: renonciation à une opinion / adjuration: supplication

acceptation: action d'accepter / acception: sens, signification

acquis: qui est obtenu par le travail et/ou l'expérience (du verbe acquérir)
/ acquit: reconnaissance d'un paiement, d'une obligation morale (du verbe s'acquitter d'une obligation morale)

adhérence: état d'une chose fortement collée à une autre / adhésion: action de s'inscrire dans un groupe

apurer: contrôler l'exactitude d'une comptabilité / épurer: rendre pur

capiteux: qui énivre / captieux: fallacieux, trompeur

censé: supposé, présumé / sensé: sain d'esprit, raisonnable

collision: choc brutal / collusion: connivence

compréhensible: qui se comprend aisément / compréhensif: qui est apte à comprendre, bienveillant ou tolérant

conjecture: supposition / conjoncture: ensemble de circonstances d'où résulte une certaine situation

décade: dix jours / décennie: dix ans [l'anglais decade signifie, lui, "dix ans"]

démystifier: détromper quelqu'un qui a été berné ou bien vulgariser / démythifier: faire perdre son caractère mystérieux à quelque chose ou à quelqu'un

inclinaison: pente / inclination: penchant, désir, mais aussi "action de courber la tête"

infecter: contaminer / infester: piller, dévaster

patricien: aristocrate / praticien: professionnel pratiquant un art ou un métier (le plus souvent utilisé pour évoquer le médecin)

prolongation: allongement dans le temps / prolongement: allongement dans l'espace (au pluriel, conséquences d'un évènement)

Par Lili_greycat - Publié dans : langue française
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