Je ne suis pas un loser, c'est pas
vrai. Tout le monde le croit, mais je leur prouverai qu'ils se sont trompés. À commencer par ma femme, Martine, qui fait la gueule parce que je suis au chômage. Elle dit que regarder la télé ça va
me déprimer, qu'il vaut mieux que j'aille avec un groupe de chômeurs travailler mon CV et tout ça. Mais ça ne me déprime pas, je suis content de souffler un peu, tiens.
D'ailleurs, faut que je change de chaîne, il va y avoir le tirage du loto. Et je vais gagner, je le sens ; c'est le moment où je vais prouver que je ne suis pas un loser, ha ha ! C'est la pub, j'ai
encore un peu de temps alors je vais chercher une bière dans le frigo et un fond de sachet de cacahouètes, après tout c'est pas tous les jours qu'on gagne treize millions, non ?
La vache, j'ai failli avaler ma cacahouète de travers : 22 38 3 17 35 et le complémentaire 20 ! Il y a là les numéros que je joue depuis dix ans, mon âge et celui de Martine, mon jour et mon mois
de naissance, etc. J'en suis sûr, puisque je joue les mêmes ! C'est pas possible ! Ils vont arrêter l'émission : vite, je note les numéros parce que je n'arrive pas à y croire et il faut que je
réfléchisse à ça à tête reposée. Le crayon de bois se casse. Putain ! Bon, ça y est.
C'est pas vrai, c'est pas vrai, c'est pas vrai. C'est-pas-vrai…
Je regarde le papier froissé ; ben si, ce sont bien mes numéros habituels, pas dans le même ordre bien sûr, mais ils sont tous là, même le complémentaire. Je ne sais pas combien de temps je suis
resté à regarder ce papier. Puis, j'ai sursauté, parce que j'ai entendu Martine m'interpeller : « J'y vais Raoul, à demain. » Martine est aide-soignante à l'hôpital Saint-Vincent-de-Paul. Elle
travaille de nuit. C'est pratique quand je veux regarder le foot avec les copains. Je ne lui ai pas répondu à cause du choc, mais je pense qu'elle s'en fout. Ça fait des années qu'on ne se parle
plus beaucoup, surtout depuis le licenciement.
Ce qui est marrant c'est que c'est une cagnotte de vendredi 13. Ce jour porte chance, j'en étais sûr. Les potes se sont foutus de ma gueule ce matin quand j'ai dit que j'avais une prémonition pour
ce jour-là. Ha ha, les cons ! Je vais aller chercher mon gain lundi et en attendant je vais les faire baver ces cons.
Tout d'un coup, un doute m'assaille : et si je m'étais trompé ? Juste cette fois, parce que je joue de façon si automatique. Et puis ce matin j'ai joué après la tournée de Pascal et j'avais
peut-être un p'tit pastis de trop. Il faut que je regarde sur mon ticket. Mais où est-ce que je l'ai mis ? Je plisse le front, mais ça ne m'aide pas beaucoup. Bon, je vais chercher aux endroits les
plus évidents : mon portefeuille ? Non. Mes poches de blouson ? Non. Ma poche arrière de jean ? Non.
Ça m'énerve déjà. Je vais finir ma bière et puis je vais trouver ce fichu truc. J'ai jusqu'à lundi, j'ai le temps. J'ai le temps de savourer mes 13 millions. Aaaah ! Rien que d'y penser j'en ai
presque une érection. Je me réinstalle dans mon fauteuil et je songe à ce que j'en ferai. 13 millions. Ça donne le tournis. En même temps, c'est con, ça fait dix ans que je rêve à ce que j'en ferai
et maintenant rien ne me vient à l'esprit. Une voiture ? Laquelle ? Je passe en revue des modèles et je ne sais pas quoi choisir.
J'ai fini ma bière. À trop rêver elle était devenue tiédasse, beurk ! Bah, bientôt je prendrai du champagne ! Bon, allez, on recommence : portefeuille, blouson, jean. Rien. Je regarde sous le
portemanteau, dans mon fauteuil, au cas où il serait tombé de ma poche, sur le tapis, partout. J'ai une goutte de sueur qui glisse sur ma tempe. Putain de ticket !
« Papa, papa, qu'est-ce qu'on mange ? J'ai faim ! » Oh non, c'est pas le moment ! Mon fils Samuel, dit « Samy ». Je vais régler ça, de toute façon cette histoire de ticket m'énerve. Je lui dis de
mettre la table et je réchauffe dans le micro-ondes ce que Martine avait préparé avant de partir. J'interroge mon fils sur l'école. Il répond la bouche pleine, alors j'arrête. Tout d'un coup j'y
pense : la voiture, je n'ai pas vérifié. Je laisse tomber ma fourchette et je me rue sur mes clés. Je sors et je sprinte presque vers ma caisse pour l'inspecter. Rien.
De retour dans la maison, je me force à me calmer. Je joue depuis dix ans, c'est devenu une habitude, donc je n'ai pas fait attention, mais ce n'est pas grave, je vais le retrouver. J'ai le
temps.
Je finis mon assiette et débarrasse la table. Samy a disparu. Sans doute dans sa chambre. Il est déjà 21h40. J'ai loupé le début de ma série. Tant pis, je suivrai l'épisode suivant. Du coup j'ai le
temps de faire un truc super jouissif. J'allume l'ordinateur. Tiens, je n'ai pas regardé les annonces d'emploi aujourd'hui. Bah ; de toute façon je suis trop riche pour travailler maintenant. C'est
excitant. Je m'embrouille dans mes manips tellement je suis excité. Je rédige un mail à l'intention de mon banquier, pour lui annoncer que je vais lui rembourser tout ce que je lui dois cash et
pour qu'il me propose un rendez-vous pour des placements. Il va en baver d'envie, lui aussi, pauvre gratte-papiers qui ne touchera pas ça en une vie de labeur ! Il va être vert. Lui aussi il me
prend pour un loser, je l'ai toujours détesté. Ça me donne envie d'en rajouter dans le mail. Non, je vais être grand seigneur. On est plus dans le même monde maintenant. Et je vais quand même avoir
besoin de lui quand j'y pense…
Après avoir cliqué sur « envoyer » j'ai soudain une hésitation. Je ne l'ai pas le ticket et je ne sais toujours pas si je ne me suis pas trompé dans mon pari.
C'est l'heure de ma série ; je ne vais pas rater encore un épisode. On verra après.
Je cherche encore pendant la pub. Pas de ticket. Un peu avant minuit, la série se termine et je reprends mes recherches. En vain.
Bon, le mieux c'est me coucher et demain je vais reprendre de zéro, l'esprit tranquille et ça ira tout seul.
Je me tourne et me retourne dans le lit. Je me lève à une heure pour vérifier un endroit auquel je n'avais pas pensé. Impossible de trouver le sommeil. À deux heures, je n'y tiens plus, j'appelle
Martine à son boulot. Je tombe sur une bonne femme infecte et je dois attendre un bon quart d'heure avant d'avoir Martine au bout du fil. Elle a l'air exaspérée aussi. M'enfin, elle exagère, je ne
la réveille pas que je sache ! Je lui explique qu'on a gagné au loto et que je ne retrouve pas le ticket. Cela me fait tout drôle le « nous » tout d'un coup. Mais c'est vrai, c'est ma femme, on
partage tout. Elle me répond qu'elle en a rien à faire et que je n'ai pas à la déranger pour des conneries. Je ne la comprends pas : je lui annonce qu'on est riche (ça veut dire qu'elle n'aura plus
à travailler non plus) et elle me répond comme un chien ?
Je raccroche en soupirant. Quand elle verra le chèque elle se calmera, là c'est normal qu'elle n'y croie pas encore. Tout d'un coup, un doute m'assaille : elle ne croit pas au loto, Martine, elle a
pu trouver le ticket et le jeter. S'il y a bien une chose qu'on ne peut pas lui reprocher c'est de ne pas être ordonnée. Je fouille la poubelle. Merde ! Elle l'a changée avant de partir. Je vais au
container. C'est quel sac ? Je les sors tous et je fouille. J'y passe une bonne heure en vain. Je me raisonne : Martine aurait-elle vraiment jeté un ticket du jour sans me demander mon avis ? Sans
doute que non. Et puis il n'est pas dans les poubelles d'ailleurs.
Je rentre. Je suis gelé. Du coup, je prends une douche, ça me lave et me réchauffe. Je me sens mieux, malgré mon inquiétude et du coup je dors. À 5h du matin, je me réveille en sursaut. Je suis en
nage. J'ai dû faire des cauchemars, normal à cause de cette saloperie de ticket ! Mes idées s'éclaircissent peu à peu et j'ai une illumination. En sortant du tabac, j'ai fourré le truc dans mon sac
de sport. Je me lève en hâte et me précipite sur l'objet du délit. Je caresse amoureusement le petit carré de papier fin et lis avec avidité les fameux chiffres. Ce sont bien les mêmes, je suis aux
anges. Qu'est-ce que je vais en faire ? Je vais à la cuisine, indécis. Pas question de devoir chercher de nouveau. Martine n'est pas là pour me conseiller. En même temps, elle m'aurait engueulé de
la réveiller. Je rigole tout seul, je suis trop bien maintenant.
Je récupère un bout de scotch à côté de la trousse de Samy et j'accroche le ticket sur le bord de l'écran de télé.
Puis je me recouche.
Je me réveille en sursaut : Martine est devant moi, hors d'elle. Elle me secoue et me crie dessus, je n'arrive pas bien à saisir. « Raoul ! J'en ai marre de toi, non mais ça suffit maintenant ! »
Ensommeillé, je lui demande ce qu'elle me reproche. « Je viens de rentrer et j'ai trouvé Samy devant sa console de jeux. Il y a passé la nuit ! Et tu n'as pas vérifié ses devoirs ! C'est comme s'il
n'existait pas ! »
Elle s'assied sur le lit et se met à pleurer. Je lui explique que j'ai été préoccupé, que je n'ai pas fait attention, mais ce n'est pas grave, c'est le week-end, il ne va pas à l'école, il a le
temps de dormir et de faire ses devoirs. « C'en est trop ! Hier, tu as oublié d'aller le chercher à l'école. Il a attendu là-bas jusqu'à ce que je rentre à la maison et que l'école arrive alors à
me joindre. Et ce n'est pas la première fois. Tu as oublié de l'amener, un jeudi, le mois dernier. »
Je marmonne que je ferai attention, qu'il n'en est pas mort et toutes les banalités d'usage. J'ai envie de me recoucher. Elle me regarde fixement : « Raoul, je te quitte, j'en peux plus. Tu n'es
pas un père pour ton fils, tu n'es pas un mari pour moi. Tu ne fais rien de ta vie et tu pourris la mienne ! » Je la regarde, hébété. Si je pensais qu'elle fabulait, la voir s'emparer d'une valise
m'en détrompe aussitôt. Je me lève et lui explique que les choses vont s'arranger puisqu'on a gagné au loto. Elle lève les yeux aux ciel : « Tu es pitoyable. »
Je chausse mes pantoufles et me rend dans le salon chercher la preuve de ma réussite. Là, j'ai un coup eu cœur : le ticket n'est plus sur la télé !
Pendant que je cherche autour de l'appareil, j'entends Martine qui parle à Samy. Je les rejoins dans l'entrée tandis qu'il enfile un manteau. Je dis à ma femme que c'est absurde, que je vais
trouver le ticket et lui prouver que j'ai raison. Elle empoigne sa valise, pousse Samuel dehors et se retourne vers moi. Elle me regarde droit dans les yeux, avec les siens si durs, aux paupières
gonflées par les larmes. « Même si je te croyais, ce n'est pas une question d'argent. Je ne t'aime plus, tu ne fais pas d'effort, pour personne, même pas pour toi. » Avant que j'ai pu répondre,
elle a claqué la porte. J'en suis abasourdi. Je FAIS des efforts. C'est pour elle que je me suis inscrit à la muscu. Elle se plaignait de mon bide. Bon, je ne l'ai toujours pas perdu. Mais j'ai de
beaux biceps maintenant. J'aime pas les abdos, c'est un truc de gonzesse.
Je hausse les épaules. C'est un coup de bluff, elle va revenir. Je vais la laisser se rendre compte qu'elle ne peut pas se passer de moi.
Bon en attendant, il faut retrouver ce fichu ticket.
Je le retrouve assez vite à côté du buffet. Ce scotch ne tient pas. Je glisse le ticket dans mon portefeuille et je vais me recoucher. J'ai trop mal dormi.
Quelques heures plus tard, je m'éveille dans la maison silencieuse. C'est assez habituel parce que qu'à cette heure le petit est à l'école et Martine dort. Mais elle n'est pas à côté de moi. Elle a
dû aller se plaindre à sa mère. Je vais attendre qu'elle m'appelle. Je ne suis pas en tort après tout.
Je me fais un vrai petit-déjeuner, bien qu'il soit 11h. Le téléphone sonne. C'est Rémi. Il me dit qu'il sera en retard au bar. On se retrouve avec mes potes tous les jours après le déjeuner pour le
café. Enfin, plutôt le pousse-café. Je ne peux pas m'empêcher de lui annoncer la nouvelle. J'entends un grand blanc, puis il éclate de rire. Le con. Il ne me croit pas.
À 13h30, je retrouve mes potes chez Bébert. J'attends d'avoir avalé ma première lampée pour me lancer. Je leur annonce la bonne nouvelle en sortant le ticket pour prouver ma bonne foi. Il circule
de main en main pour finir sur le comptoir. Je reçois des claques dans le dos, je serre des mains. Bébert s'exclame que c'est sa tournée, mais je l'arrête et annonce que c'est pour moi. J'ai droit
à des acclamations. Cette liesse me fait chaud au cœur, j'en oublie Martine et ma nuit de cauchemar. Après, on met nos manteaux pour se rendre à la salle de sport. Mathieu me chambre. C'est un
rigolo, lui. Je ris aussi, j'en ai mal aux côtes. Mais mon rire meurt dans ma gorge. Quelqu'un a posé son verre dégoulinant sur MON ticket. Je me précipite pour l'essuyer, paniqué à l'idée que
l'encre ait coulé. Ça va, il est mouillé mais lisible. Je suis furieux, je ne ris plus aux blagues des copains. Ils ne se rendent pas compte.
La muscu me détend, mais pas en soulevant de la fonte: je rencontre un triomphe à la salle de sport. Tout le monde me congratule, l'information fait le tour de l'endroit sans que j'aie à ouvrir la
bouche. C'est magique ! Je ne suis plus un loser, je suis un dieu.
Je suis sous la douche quand mon portable sonne. J'arrive bien sûr trop tard et je vois que c'est Martine qui a essayé de m'appeler. J'ai un rictus de triomphe. Elle a déjà des remords, sans aucun
doute. Je prends mon temps, il ne faut pas qu'elle s'imagine que j'ai attendu son appel. Je rentre tranquillement à la maison en promettant à mes copains de les retrouver chez Bébert à 21h, pour «
fêter ça ».
Elles sont exigeantes les femmes. Pourtant la Martine elle ne m'embêtait pas trop jusqu'à présent. Quand j'y songe, avec cet argent je pourrais inviter Stéphanie, l'ex de mon copain d'enfance,
Patrice. Elle me plaît depuis longtemps, mais quand on est un loser on n'ose rien, alors que maintenant… Mais elle va me poser des questions sur Martine. Je soupire.
J'ai le temps de réfléchir à tout ça.
Mon portable sonne de nouveau. Je décroche. C'est ma femme. Elle me propose de se voir en terrain neutre, au parc, pour discuter. C'est bien théâtral, mais peu m'importe, je suis millionnaire. Je
suis sur un petit nuage.
En approchant de la maison, je sors mon ticket, pour le regarder encore. Un coup de klaxon me fait sursauter. J'en lâche le billet, qui s'envole. Il y a tellement de vent qu'il tourbillonne devant
moi. Mon cœur tressaille et je cours derrière. Je manque me faire écraser. La voiture qui m'a klaxonné, c'est celle d'un collègue de sport qui me fait des grands signes pour me féliciter
encore.
Je reprends mon souffle une fois dans la maison et le ticket rangé dans le portefeuille.
Je bois une bière devant la télé. Je suis à peine les programmes, tant je rêve à ce que je vais faire de tout cet argent, jusqu'à ce qu'il soit l'heure de mon rendez-vous avec Martine.
Je prends la voiture et me rends jusqu'au parc. Elle n'est pas encore là, mais je la vois s'avancer sur le pont qui enjambe la rivière de B*. Elle est à pied. Ses parents n'habitent pas tout près
pourtant. Ah oui, elle a dû aller chez sa copine Claire.
Je la rejoins au milieu du pont. Elle a encore les yeux gonflés, les traits tirés. Mais elle me parle sans trembler. Au lieu de me sourire et de se précipiter dans mes bras, elle déclare : « J'ai
réfléchi, Raoul, et je suis décidée. Je vais habiter chez mes parents quelques temps avec Samy et demander le divorce. Tu te fiches de ta famille, tu ne t'intéresses qu'à tes copains, tu t'abrutis
devant la télé, tu n'as pas cherché de boulot depuis des mois. En fait, si j'y songe, je ne t'aime plus, plus du tout. Tu m'as trop déçue. »
Je proteste et sors le ticket fébrilement en lui expliquant que vraiment les choses vont changer parce que j'ai gagné au loto et que je vais pouvoir la rendre heureuse avec cet argent. Elle me
fusille du regard, ses joues s'empourprent de fureur : « Tu as oublié ton fils à l'école ! Tu laisses Samy toute la nuit devant ses jeux vidéos, tu me parles à peine, tu ne me touches plus, tu
picoles et tu te laisses aller. Tu crois que l'argent va changer ça ? Tu crois que je ne pense qu'à l'argent ? Je te l'ai dit, je m'en fous de l'argent, je m'en fous de ton foutu loto, tu m'entends
? Tu m'écoeures, tu es un perdant. »
Et elle s'empare du ticket, qu'elle déchire sous mes yeux médusés et qu'elle jette dans la rivière.
J'ai envie de la tuer.