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8 mai 2014 4 08 /05 /mai /2014 14:42

En tant que trader, Jérémie Briant maniait en quelques clics des sommes colossales depuis cinq ans au sein de Lassalle Corporation, une filiale française d’une multinationale. C’était un beau gosse sûr de lui, comme on en voit tant dans les publicités pour parfum masculin. Sa force venait d’une décontraction masquant le stress du travail. Il évacuait ce dernier sur des jeux vidéo et en pratiquant du Jiu Jitsu en club. À trente ans, il ne s’était pas encore posé, passant d’une relation à l’autre et zappant la moitié des repas de famille. Il voyageait un peu de temps en temps pour le travail ou le plaisir. Ce jour-là, installé dans son fauteuil en cuir devant ses écrans et ses téléphones, rien ne présageait que ce confort puisse changer. Sauf que déjà depuis quelques semaines il multipliait les gaffes, au point d’avoir été convoqué par son chef, ce dernier lui sommant de prendre des vacances qui devaient commencer la semaine suivante, et de faire attention s’il ne voulait pas rejoindre les régulières fournées de salariés usés mis au rebut. Jérémie prit une gorgée de café tiède et parcourut avec attention ses courbes.

La matinée passa. Il mangea un sandwich entre deux coups de fil comme souvent. Son voisin de bureau, Franck, n’était pas là ce jour-là, il n’y avait sur la rangée que Rosaline Marbec, une femme de trente-sept ans, rousse et bien en chair, dont le tailleur strict moulait les bourrelets et dont le chignon serré ajoutait à la sévérité de ses lunettes. Elle jetait parfois un coup d’œil à Jérémie qui l’ignorait totalement la plupart du temps. Ils avaient flirté à un réveillon organisé par la boîte il y a deux ans, parce que Jérémie était soûl, mais il avait été assez mufle pour la laisser en plan au milieu de la soirée pour Sandrine, la petite standardiste, qu’il avait entrainée aux toilettes. C’était la seule fois où il avait mélangé travail et vie privée,sous le coup de l’alcool, et s’était juré de ne pas recommencer. Il trouvait le prénom de Rosaline complètement ringard et suranné, elle aussi d’ailleurs. Elle était introvertie et peu souriante, pas jolie, sans plus d’importance pour lui qu’une plante verte. Jérémie se leva tout d’un coup de son fauteuil, si fort que celui-ci tomba au sol. Il passa sa main dans ses cheveux déjà savamment ébouriffés :« Putain de merde ! » et se précipita vers la fenêtre en sortant une cigarette. Les salariés n’avaient pas le droit de fumer dans l’immeuble, mais il leur arrivait parfois d’évacuer rapidement une montée de stress en fumant à la fenêtre, malgré la législation. Rosaline s’approcha et lui demanda ce qui se passait. La main qui tenait la cigarette tremblait. Jérémie de ne rendit pas vraiment compte qu’il lui répondait. « J’ai merdé sur Global Gask Corporation. 40 millions de dollars. J’étais sûr que c’était un bon coup. Putain ! Je suis dans la merde. Harvey me tient à l’œil depuis un moment, ça ne va pas passer. » Rosaline fronça les sourcils. 40 millions ce n’était pas une petite perte. Elle proposa : « Tu permets que je jette un œil ? ». Il ne répondit pas et s’alluma une autre cigarette, puis contempla le parking, la main dans les cheveux.

Sa collègue releva le fauteuil, s’y assit et passa les écrans en revue pendant dix minutes. Elle passa deux appels, revint sur les écrans puis fit pivoter le fauteuil vers Jérémie, toujours à la fenêtre, qui n’avait qu’une envie, être à des milliers de kilomètres de là. « Écoute. J’ai peut-être une idée pour rattraper le truc. » Le jeune homme sortit de sa torpeur, la regarda d’un œil torve, examinant dédaigneusement les taches de rousseur et les yeux à peine fardés de sa collègue. Comment cette nana pourrait-elle lui sauver la mise ?

Il s’approcha néanmoins et comme elle se tournait vers les écrans, se pencha vers eux au-dessus de l’épaule de Rosaline, qui lui montra du doigt une ligne sur l’un des écrans. Elle lui expliqua qu’elle avait eu un écho sur une société et qu’en plaçant quelque chose sur sa concurrente, il pourrait faire une opération assez intéressante. « Je viens d’appeler un contact pour vérifier, car ce n’est pas mon secteur. Mais ça a l’air clean. Veux-tu tenter ? » Il acquiesça sans mot dire. Il se disait qu’il n’avait rien à perdre, ses vacances risquaient de se transformer en congé très longue durée. Elle lui céda sa place et il passa des coups de téléphone, cliqua sur plusieurs programmes puis se recula dans le fauteuil en étirant ses bras derrière sa nuque. Il poussa un soupir et se leva pour se diriger vers la machine à café, sans un regard pour Rosaline. Celle-ci le regarda partir pensivement une minute puis retourna à ses propres écrans.

Le lendemain, en fin de matinée, Jérémie se tourna vers elle et lui fit un signe derrière l’épaule de Franck, revenu à son poste. Elle le rejoignit dans le couloir. Le jeune homme la remercia pour le coup de pouce : « Tu m’as sauvé, non seulement l’opération a compensé la perte de Global Gask Corporation, mais en plus j’ai pu récupérer 5 millions de plus. Harvey fera peut-être la grimace, mais ne va pas me virer. J’ai une dette envers toi. Comment la payer ? ». Rosaline le regarda dans les yeux, se rapprocha et murmura : « J’ai envie de toi. Une nuit d’amour et on est quittes. » Jérémie la regarda comme il aurait vu un poulpe en pyjama. Cette femme d’une banalité à pleurer se prenait-elle pour une bimbo ? Comment pouvait-elle lui faire ainsi des avances ? La surprise passée, il se dit qu’après tout cela ne changerait pas d’un coup d’un soir comme il en avait eu tant. Il esquissa un sourire un peu sarcastique et répondit : « OK, ça marche. Quand ? ».

Rosaline continua à chuchoter : « Tu es en vacances la semaine prochaine, non ?Si tu n’as rien de prévu, je te propose d’aller en montagne, dans un chalet de ma famille. » Il hocha la tête. « Note-moi le jour, l’heure, l’endroit. » Puis il tourna les talons sans ajouter un mot.

Jérémie reçut les instructions le lendemain par l’intranet. S’il avait pensé à une blague, cette idée s’envola. Elle était sérieuse ! Cela lui fit bizarre d’être un objet de fantasme, non que ce ne soit pas déjà arrivé, non que ce ne soit pas flatteur, mais quand même il se sentait un peu acheté, un peu gigolo sur les bords dans cette curieuse transaction. Heureusement elle fut discrète ; rien ne transpira dans l’entreprise. Elle aurait pu se vanter, pourtant, de se faire le séduisant Jérémie Briant. Peut-être attendait-elle que ce soit réalisé ?



Pendant les jours qui précédèrent leur rencard, il faillit annuler dix fois. Mais il se sentait un peu honteux de ne pas assumer cet engagement. Il lui devait sa place. Il lui rendrait service, elle ne devait pas assouvir souvent sa libido, cette pauvre fille. Et sûrement pas avec un si beau gosse. Il mit une boîte de préservatifs dans son sac. À coup sûr elle devait être de ces trentenaires dont l’horloge biologique s’affolait et qui voulait faire un bébé toute seule. Il fournirait son propre matériel, on n’est jamais trop prudent. Il songea aux pochettes de capotes trouées à l’épingle et sortit les siennes pour les cacher dans ses chaussettes, ses poches, ses boxers roulés. Au moins elle avait choisi un cadre moins sordide qu’un hôtel bon marché. Plus il y pensait, plus ce motif lui semblait valable : elle cherchait un géniteur, plutôt beau pour avoir un beau bébé, et avait sauté sur le prétexte. Bon, il n’était pas idiot, ça ne marcherait pas. Il était un tantinet gêné par ce marché de dupes. Devait-il aller jusqu’au bout ?

Mais le jour fatidique vint et Rosaline vint le chercher en 4x4. Elle avait dénoué ses cheveux et arborait un grand sourire. Le choc. Il s'efforça de lui sourire en retour. Sur le trajet, elle fit l’effort de bavarder. D’abord du boulot pour le mettre à l’aise, puis d’autres choses banales d’abord, puis plus personnelles. Il se prit au jeu et participa à hauteur égale, plutôt à l’aise. « Peux-tu m’appeler Line ? Je déteste mon prénom, c’est si pompeux ! ». Au bout d’un moment, quand ils s’arrêtèrent pour faire le plein, il lui proposa de prendre le volant. Elle accepta, ravie. Ils reprirent la route et leur discussion. À la grande surprise de Jérémie, cette femme avait beaucoup d’humour. Ils rirent à de nombreuses reprises, dont un fou rire qui dura un moment et les obligea à s’arrêter. Enfin ils s’engagèrent dans la route sinueuse qui montait au chalet.

Ils s’arrêtèrent devant une grande bâtisse. Un ancien chalet restauré, expliqua-t-elle. Ils n’étaient pas loin d’une station de sports d’hiver : «Si tu restes un peu demain, on peut aller faire du ski », proposa-t-elle timidement. « Pour l’instant, comme il fait encore jour, ça te dirait de faire un petit tour en raquettes ? ». L’idée de se regarder dans le blanc des yeux dans le chalet n’enchantait guère Jérémie qui accepta avec enthousiasme. Ils s’habillèrent chaudement et s’équipèrent puis elle le précéda sur un petit sentier. Elle avait fait deux petites queues de cheval basses qui dépassaient du bonnet et des lunettes de soleil cachaient ses yeux verts. Emmitouflée et rajeunie, elle paraissait plus jolie. Le ciel était bleu et lumineux, le soleil éclatant faisait briller la neige. Jérémie se sentait bien. Lorsqu’ils s’arrêtèrent quelques minutes pour admirer la vue, il inspira à plein poumons l’air pur, sortit son paquet de cigarettes, mais le remit finalement dans sa poche. Il reprit de lui-même leur bavardage. Rosaline lui paraissait plus sensible et fragile que l’image qu’elle montrait au bureau. Il ne s’en étonna pas plus que cela, lui qui affichait si souvent une décontraction factice. Il se dit un instant que c’était embêtant que leur relation prenne ce tour avec les conséquences que cela risquait d’avoir au travail, mais balaya cette pensée car il se sentait bien. Ce moment était magique. Le soleil se couchait. Les nouvelles couleurs étaient si belles, caressant la neige blanche qui ne l’était plus tellement avec cette lumière diffuse. Rosaline trébucha et s’étala dans la neige en riant. Jérémie l’aida à se relever. Sa collègue avait les joues roses, un sourire éclatant et une visible joie de vivre qui était communicative. Ils regagnèrent le chalet sans se presser. Elle lui fit visiter les lieux, lui donna du linge et lui proposa la salle de bains de l’étage. Quand il fut lavé et habillé, il s’attarda un peu à la fenêtre, puis avec un soupir, se décida à rejoindre son hôtesse. Non que sa compagnie fut désagréable, en fait, mais à cause de sa promesse. Il récupéra deux préservatifs dans sa valise et les mit dans ses poches, puis descendit l’escalier de bois. Rosaline était en train d’éplucher des fruits pour une salade. Elle lui annonça qu'elle avait prévu une raclette au dîner pour éviter de passer du temps en cuisine. Il rougit jusqu’aux oreilles et lui proposa son aide pour l’épluchage.

Ils dinèrent tranquillement. Il apprécia qu’elle ne soit pas pressée et fasse durer le plaisir de la conversation. Avec le feu dans la cheminée, la raclette et le vin rouge, il devint très vite enjoué et elle avait les rouges roses et les yeux qui brillent. Après avoir débarrassé, elle l’invita à s’installer dans le canapé qui faisait face à la cheminée pour déguster un digestif savoyard. Elle s’assit à côté de lui et Jérémie revint soudain à l’objet de cette soirée. Ils continuèrent à discuter, sa tension se relâcha et il ne fut pas gêné quand elle posa sa tête sur son épaule, puis sa main sur sa cuisse, se pelotonna comme un petit chat et doucement posa ses lèvres sur son cou. Instinctivement il lui prit le menton et l’embrassa. Ils se caressèrent enveloppés par la chaleureuse volupté du feu. Peu à peu ils finirent sur la peau de mouton devant le feu, ôtant leurs vêtements respectifs, laissant le désir l’emporter et la gêne s’enfuir. Rosaline avait la peau laiteuse des rousses dorée par la lueur des flammes, le sein lourd et la hanche moelleuse. Jérémie haletait sous les mains de sa compagne, galvanisé par le feu du vin et les instants complices de la fin d’après-midi. Il prit le dessus et la caressa de la langue, des doigts, des cheveux et du souffle. Elle gémit, ferma les yeux, s’abandonna. Qui se donnait ? Qui prenait ? Tour à tour ils prirent les rênes, tout à tour ils se laissèrent aller au plaisir. Pas de perdant, pas de gagnant.

Plus tard ils s’endormirent enlacés sur la peau de mouton, un simple plaid sur leurs corps nus devant les flammes en train de mourir. Le froid les réveilla ; il ne restait que des braises à peine rougeoyantes.Elle se leva en frissonnant pour remettre des bûches, mais il lui retint le poignet, se leva à son tour et la souleva dans ses bras. Il la porta dans sa chambre et avec un sourire triomphant, lui refit l’amour. Tard dans la matinée, il se réveilla, seul, alors que la lumière vive triomphait des rideaux. Il se leva, enfila un peignoir et descendit. Rosaline avait préparé la table du petit-déjeuner. Elle l’avait attendu, ce qui le toucha. Ils se regardèrent en hésitant. Elle était intimidée, ce qui l’attendrit et il se pencha pour déposer un baiser sur ses lèvres avant de se ruer sur la nourriture pour dissiper le malaise. Elle se détendit et ils devisèrent gaiement comme de vieux amis. Il reparla de sa proposition de ski et elle parut ravie.

Ils passèrent le reste de la journée sur les pistes, à se taquiner, à rire et à faire la compétition. Le soleil était de la partie, le vent vif soulevant les boucles folles de Rosaline, colorant ses joues pâles. Lui avait une allure folle, elle ne le quittait pas des yeux. À aucun moment ils ne parlèrent de leur nuit, du futur, mais s’amusèrent comme des gamins. Enfin d’après-midi, ils rentrèrent prendre une douche et préparer leur sac. Elle devait retravailler le lendemain. Ils prirent la route à la nuit tombée et, comme à l’aller, se partagèrent le volant. Il commençait à connaître ses goûts, elle commençait à percer son armure. Les deux étrangers n’en étaient plus et se trouvaient d’autres points communs que leur emploi.

Elle le déposa à regret devant chez lui et elle hésita. Les mots ne venaient plus. Il vint à son secours avec un sibyllin « à bientôt ? » auquel elle répondit de la même manière, un peu distante.

Une semaine plus tard il revint de vacances. Il ne l’avait pas appelée une seule fois, ne sachant comment évaluer leur relation, mais il avait pensé à elle. Elle était déjà là quand il arriva dans le bureau. Le fauteuil de Franck entre eux était vide. Rosaline était en larmes. « Que se passe-t-il ? » demanda Jérémie, sincèrement inquiet. La jeune femme lui expliqua qu’elle était accusée de malversation. Il y avait une erreur comptable dans son secteur qu’on ne pouvait expliquer qu’ainsi. « Je ne trouve pas comment me défendre. Harvey parle d’un courrier de licenciement pour faute que je vais recevoir. Cela date de trois semaines et je ne m’étais rendue compte de rien, cela seul me rend coupable à leurs yeux. » Jérémie lui prit une main et en embrassa la paume, ce qui suffit à sécher les larmes de Rosaline, ébahie. Il ne dit rien et tourna les talons. Une heure plus tard il revint, la trouva sur son fauteuil l’air absent, figée, crispée, désespérée. Il l’appela : « Line ? ». Elle tourna ses yeux gonflés vers lui. Il la fit se lever et lui prit le visage dans ses mains. « J’ai vu Harvey. Je me suis dénoncé, c’est moi qu’ils vont virer. Je vais recevoir la lettre de convocation d’un jour à l’autre, ils sont en train de la faire. » Elle ouvrit la bouche sans pouvoir prononcer un mot puis s’affola : « Tu ne peux pas faire ça ?! D’abord c’est une erreur et ensuite tu n’as pas à t’accuser à ma place ! ». Jérémie répondit calmement en la regardant dans les yeux. « Ils s’apercevront que ça ne tient sur rien, mais de toute façon, c’est mieux comme ça, j’ai besoin d’autre chose : tu m’as ouvert à une nouvelle vie. » Rosaline ferma les yeux pour savourer ces derniers mots. « Qu’est-ce que je peux faire ? ».

Jérémie la prit dans ses bras pour qu’elle pose sa tête sur son épaule et lui chuchota à l’oreille : « j’ai envie de toi. Offre-moi une nuit d’amour et on est quittes… puis des milliers, des millions d’autres. »

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30 avril 2014 3 30 /04 /avril /2014 13:39

Poc, poc, poc,
Comme des petites bulles qui éclatent,
Comme une goutte dans une flaque ;
Notre premier échange avait tout
du battement d'ailes d'un ange :
Un état de grâce.

Hoquets dans mon pubis,
Tous les matins à sept heures,
Étaient un aperçu complice
des réveils à pas d'heure.

Les coups sur la paroi,
Comme un appel à plus de place,
Me rassuraient sur ta présence,
Auguraient ta naissance,
Ta vigueur, et tes rires tonitruants.
Un état de grâce.

Je glissais mes mains sur mon ventre,
Et t'appelais en pensée vers mes bras,
Tu glissais vers mes paumes,
En douceur, comme bercée sur des eaux limpides.

Je voulais te protéger,
Mais n'avais que ce ventre,
Autrefois sec et flasque,
Si longtemps haï.
Aujourd'hui, de nouveau sec et flasque,
Il saigne parfois de ton absence.
Plus vide et mort que jamais,
Sans ta vie, sans ton miracle.

Quand tu ronfles avec sérénité
Et ton père avec sonorité,
La douleur me vrille les tympans,
Et mon coeur qui pompa pour toi
Deux litres supplémentaires de sang
Éclate, se disloque sous la pression du désespoir.

Nostalgie d'un temps fugace
Où la vie prenait toute la place,
Où la mort n'était pas ce à quoi j'aspirais.

Donne-moi un baiser, encore et encore,
En souvenir de ce temps et pour les années à venir.
Un baiser de vie, un baiser d'espoir,
La tendresse que je voudrais te donner.

Je pourrais remercier cet être suprême
De m'avoir donné ce cadeau,
Mais qu'as-tu fait petite innocence
Pour mériter une mère en miettes ?

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Published by Élise Oudin
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29 mars 2014 6 29 /03 /mars /2014 13:47

 

Simone s’ignorait dans les miroirs. À la maison, elle n’en avait qu’un dans une porte de placard, elle le nettoyait une fois par an en évitant de regarder son reflet ; elle ne s’en servait que le dimanche, pour se pomponner un peu avant d’aller voir sa fille. Chez le coiffeur (une fois par an aussi pour raccourcir un peu, autrement elle faisait juste un chignon lache avec une pince), elle fermait les yeux et refusait le petit miroir pour voir derrière. Elle ne se maquillait pas, appliquait une crème hydratante le matin et c’est tout. Sauf le dimanche. Pour les vêtements, elle en achetait très peu, toujours dans les mêmes boutiques, dans des cabines sans miroir, en vérifiant juste si ça serrait où ça flottait. L’apparence n’avait plus d’importance, sauf pour sa visite dominicale, où elle faisait des efforts pour plaire à sa fille : elle craignait que celle-ci n’ait honte de sa mère. Les voisins la croisant, toute pomponnée et enfin souriante s’exclamaient. Elle répondait, joviale enfin : « Je vais voir ma fille ! ». cela expliquait tout, cela voulait tout dire, elle se pressait pour éviter des questions indiscrètes que de toute façon son comportement habituel n’invitait pas à sortir.

Pourquoi, pour qui d’autre aurait-elle fait des efforts à son âge ? Son ex-mari, Charles, trainait dans les bars. Après un certain temps de patience, elle l’avait jeté dehors sans remords. Sa vie solitaire était moins pesante seule qu’à deux, tant ils s’étaient éloignés l’un de l’autre.

Simone travaillait au guichet de la gare. Elle y officiait d’un air morne, mais toujours polie, comme un automate. De toute façon, les automates devenaient monnaie courante dans les gares. Elle ne copinait pas avec les collègues, elle était respectueuse mais absente avec eux, donc écartée des raouts et autres anniversaires de convivialité professionnelle. Elle n’appartenait à aucun club, n’avait aucun loisir. Une fois rentrée chez elle, elle tenait un petit journal intime. Oui, il lui restait une vie, bouillonnante, mais intérieure, exaltée, mais secrète. Qui ne franchissait jamais les portes.

Son cœur n’était ouvert qu’à sa fille. Le dimanche était le jour attendu, le seul qui comptait, la seule issue, la seule raison de vivre.

Un jour qu’elle se rendait à l’arrêt de bus, elle glissa sur une plaque de verglas. Un monsieur bien mis, se précipita vers elle pour l’aider à se relever. Elle grimaça. La douleur à son bras droit était quasi insoutenable. Le monsieur avait l’esprit vif, il comprit et la prit sous les aisselles en douceur, la fit faire quelques pas prudemment jusqu’à l’arrêt de bus où se trouvait un banc pour l’assoir (le petit malin avait chaussé des élastiques à crampons sur ses souliers bien cirés, lui). Sans un mot, il sortit de sa poche un téléphone portable et appela un taxi. Simone protesta, elle n’avait pas assez d’argent sur elle. Il sourit, mais ne dit rien et ne raccrocha qu’un fois la course demandée. Il lui donna une carte. « Quelle habitude vieillotte ! » se dit-elle. « Yves Pavlov, écrivain », lut-elle, avec une adresse et un numéro de téléphone. « Ah vous êtes écrivain ? » dit-elle bêtement, en se disant en son for intérieur combien c’était prétentieux d’afficher ainsi un passe-temps plutôt qu’une profession où il faut des cartes pour les clients. « Je n’ai pas été que cela, répond-il un peu gêné, mais ça suffit à présent. » À sa grande surprise, ce M. Pavlov l’accompagna jusqu’à l’hôpital et dans la salle d’attente des urgences, il ne dit pas un mot. Au bout de dix minutes d’un silence gêné, Simone prit la parole, bien qu’elle n’eût envie de causer à personne, comme à son habitude. « Je vous suis reconnaissante de votre aide, monsieur, je crois bien que j’ai le bras cassé, ça me lance tellement !

– Oh, ne me remerciez pas, c’est bien normal. Le diagnostic n’est pas difficile à faire en effet, mais toute seule, il est bien compliqué de se débrouiller avec un bras cassé. Je vous raccompagnerai chez vous. Avez-vous quelqu’un pour vous aider ?

– Non, murmura-t-elle dans un souffle.

D’habitude c’était une très bonne chose, cette solitude, mais cette fois cela allait être une malédiction. Le futé perçut son hésitation. « Il faut d’abord qu’on vous soigne, ensuite on réfléchira à une solution. »

Elle trouva le « on » un peu péremptoire ; après tout cela ne regardait qu’elle et elle n’avait pas l’intention de l’inclure dans sa vie privée, mais après réflexion, cela lui parut bizarrement rassurant. En fait, le bonhomme était bizarrement rassurant. Elle se dit que plus jeune, se retrouver ainsi avec un inconnu aurait été si troublant, si gênant, voire terrifiant, mais là, sa vie l’avait comme anesthésiée et pourtant, le côté calme, solide et protecteur de l’homme lui révélait soudain qu’elle avait des blessures. Pas seulement ce fichu bras cassé. Elle demanda timidement : « Voulez-vous bien m’aider à faire le numéro de mon travail pour les prévenir de ce qui m’arrive, je n’arrive pas à bouger mon bras et justement je suis droitière. »

Il acquiesça avec un sourire chaleureux, prit le téléphone de Simone qu’elle lui montra dans son sac et suivit ses instructions jusqu’à ce qu’elle n’ait plus qu’à le coller à l’oreille. Quelques heures plus tard, elle sortait, plâtrée. Il était toujours là à l’attendre et il insista pour la ramener chez elle en taxi. Une fois arrivés, il l’aida à ouvrir sa porte, à défaire son manteau et ses chaussures puis il lui dit :

« J’ai une femme de ménage. Je vais vous l’envoyer pour vous aider au quotidien. C’est une personne de confiance, elle vient chez moi depuis longtemps. Et je vous apporterai les courses, vous n’aurez qu’à lui donner la liste de ce dont vous avez besoin quand elle viendra. » Simone protesta, invoquant l’argent qu’elle n’avait pas, mais Yves Pavlov l’interrompit et balaya ses protestations d’un geste de la main accompagné d’un sourire et d’un très doux « s’il vous plaît, permettez-moi » qui lui cloua le bec. Elle était surprise ; qui l’avait traitée si gentiment depuis… depuis… quand déjà ? C’était louche. Mais elle était une nouvelle fois poussée à lui faire confiance. Elle ne voyait pas de quelle escroquerie elle pourrait faire l’objet, elle qui avait si peu à donner.

Quand il partit, elle renouvela ses remerciements et lui murmura son nom, lui donnant son numéro de téléphone sur un post-it « pour la femme de ménage ».

Il tint parole. Une dame d’à peu près l’âge de Simone vint tous les jours l’aider au petit matin à se lever, se laver et s’habiller, lui préparer un déjeuner à réchauffer et revenait le soir pour l’inverse. Au grand soulagement de Simone qui se sentait fortement handicapée. Cette femme était sympathique, parlait peu, ce qui arrangeait toutes les parties, refusait toute aumône « ne vous inquiétez pas, j’ai déjà un salaire » et prit rapidement ses marques dans la maison, faisant un peu de ménage l’air de rien aussi. Catherine, allègre et discrète, la sortit en douceur de sa réserve, sans trop s’immiscer dans sa vie. Lui, il apportait les courses deux à trois fois par semaine. Elle l’invita à rester, bien sûr, et au début parla la première par politesse ; elle se sentait si redevable ! Puis peu à peu, ils échangèrent plus librement. En apprendre plus sur lui la rassura beaucoup. Comme la convalescence durait plusieurs semaines, les échanges devinrent familiers, voire complices, et finalement… indispensables. Yves régnait désormais sur son petit univers étriqué, et l’élargissait.

Elle se lamentait juste de devoir reporter ses visites hebdomadaires à sa fille. Quand il lui proposait avec délicatesse de l’y emmener (juste déposer pour ne pas s’imposer), elle refusait. Il n’insistait pas.

Elle en vint à le considérer comme un ange gardien apparu dans sa vie pour y mettre… de la vie, justement. Ils finirent par se tutoyer et quand elle put faire retirer son plâtre et commença les séances de kinésithérapie, ils se mirent à faire des sorties ensemble, au cinéma, au théâtre. Elle trouvait presque naturel qu’il insiste galamment pour payer. Un jour, elle sourit. Un jour, elle rit.

Puis quand elle eut retrouvé son autonomie, le tout premier dimanche d’une vie de nouveau routinière et normale, elle se mit sur son trente-et-un (comme elle commençait à le faire pour lui…), se maquilla, passa chez le fleuriste prendre un bouquet printanier (avec tout cela le verglas était parti depuis longtemps et les arbres bourgeonnaient) et monta dans le bus. Elle était si guillerette ! Il faisait encore frais, mais les premiers rayons de soleil de cette fin mars s’accordaient à la perfection à son humeur, lui caressaient tendrement, presque sensuellement la peau. Elle prit un grand bol d’air en arrivant au portail et s’engagea dans l’allée.

Elle s’assit sur la tombe, posa le bouquet et caressa le marbre froid : « Ma petite Solange, tu m’as manquée, mais si tu savais ce qui m’est arrivé… »

 

 

 

Élise Oudin – mars 2014

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29 mars 2014 6 29 /03 /mars /2014 13:42

 

 

De : Lucie < lucie.gardin@boomail.com
À : Clara < claratatouille@meonlyme.fr
date : 3 juillet 2024  11 :27
Objet : arrivée

Salut la peste !

On est arrivés hier et il pleut pratiquement sans s’arrêter, je t’assure que je regrette encore plus d’avoir accompagné mes parents. Bon, je n’ai pas eu le choix, tu me diras.^^

Le truc cool, c’est qu’on est allés au restau, vu que maman avait la flemme de cuisiner à peine arrivés et comme elle ne sait pas cuisiner… Voilà quoi. Lol
C’était miam, je te jure. Ouais, je sais, je suis trop gourmande et Cédric ne va pas apprécier les nouveaux petits bourrelets de vacances… S’il consent à me regarder. L

À la table à côté, il y avait des gens sympas. Tu connais mon paternel, en deux temps trois mouvements il tapait la discute comme s’il les connaissait depuis toujours. :-D Et si je te raconte ça, c’est parce qu’ils ont un appart dans l’immeuble 111 et nous le font visiter aujourd’hui ! Ce que je suis excitée !

À + ma cournouille

De : Clara < claratatouille@meonlyme.fr
À : Lucie < lucie.gardin@boomail.com
date : 3 juillet 2024  12 :35
Objet : immeuble 111

Salut toi ! ?

T’es quand même hallucinante, tu pars en vacances au bord de la mer et tu te plains ! Qu’est-ce que je devrais dire, moi !!! Et c’est quoi ton « immeuble 111 ». lol

 

De : Lucie < lucie.gardin@boomail.com
À : Clara < claratatouille@meonlyme.fr
date : 3 juillet 2024  18 :29
Objet : RE : immeuble 111

Sale peste, tu me tues. On en avait parlé de ce truc, c’est un immeuble design du célèbre architecte Fabrizio Darazzi. C’est une vraie petite ville avec des appartements de luxe fabuleux, des services, des magasins. Je te raconte, tu vas voir, c’est hallucinant.

Donc on est allés chez les Rotjberg : lui, il est architecte, justement. Célèbre, il paraît, bon moi je ne connaissais pas. Il est marié à Henrietta, une anglaise chic, blonde, on voit qu’elle n’est pas de notre monde. Lol. Un peu prétentieuse, par rapport à lui, je dirais, mais elle a la classe, il n’y a pas à dire. Leur appartement dans l’immeuble 111 est au rez-de chaussée et toute une paroi de l’appartement est ouverte sur la mer. Soit on ferme avec des vitres, soit on ouvre et alors le plancher est amovible et flotte sur les vagues qui arrivent dans le salon, tu vois un peu le truc ? Dingue !

La cuisine, je te raconte pas, acier brossé partout avec une espèce de plafond de verre à travers lequel le soleil passe. Je n’ai pas compris les explications de Rotjberg, l’appart est au rez-de-chaussée, il y a d’autres apparts au-dessus. Puis en sortant, j’ai compris : la paroi de l’immeuble étant oblique, c’est un peu comme une pyramide à degrés et donc l’appartement du rez-de-chaussée est en avant par rapport à celui du dessus. Oh et puis regarde des photos sur Google !

Il y a une chambre avec des miroirs partout, du sol au plafond, ça fait bizarre. Il y a un robot aspirateur/vapeur juste pour cette pièce qui ronronne là-dedans dès qu’elle est vide pour nettoyer toutes les traces.

La chambre des jumeaux (ah ouais, je ne t’ai pas dit, ils ont des jumeaux, deux garçons de huit ans, Max et Tex. Oh punaise heureusement qu’ils l’ont pas appelé Rex, ça me ferait trop penser à un chien. Lol) c’est une espèce de jungle : il y a des arbres, des lianes, des fourrés, de la moquette qui ressemble à de l’herbe, mais j’ t’assure ça fait trop trop vrai ! Ils peuvent monter dans les arbres, escalader des fausses parois de montagne. Ça en jette. L’appartement est super grand, ils pourraient avoir chacun leur chambre, mais ils veulent tout le temps être ensemble. Le mobilier est éparpillé au milieu de tout ça, un truc genre camouflage, faut connaître ou te cogner dedans ! ouais, ça m’est arrivé, ne ris pas. :-D

Les salles de bains, il y en a je ne sais pas combien, celle qui m’a le plus impressionnée est dans un immense aquarium : il y a des poissons et d’autres bestioles tout autour de toi. Tu es comme dans un cube qui serait dans un autre cube avec de l’eau et des poissons, quoi. C’est beau, avec les algues colorées, le sable blanc au fond, les bulles… ça doit coûter bonbon à entretenir. Perso, les poulpes voyeurs, c’est pas trop mon trip. Lol

Je ne pense pas qu’on ait tout vu, ça avait l’air immense, des tas de couloirs, des tas de pièces. Le bureau de l’architecte est évidemment très spécial, mais je ne saurais même pas le décrire ! ^^

Ah, ma mère m’appelle pour dîner. À +, ma pestouille.

 

De : Clara < claratatouille@meonlyme.fr
À : Lucie < lucie.gardin@boomail.com
date : 3 juillet 2024   21 :10
Objet : RE : immeuble 111

J’ai regardé sur Google, ouais, parce qu’avec tes explications, je n’étais pas sortie de l’auberge. Et du coup j’ai su pour son nom (parce que s’il faut compter sur toi…). 111 appartements, un nombre impair symbolique, surtout pour l’architecte, mais il a l’air space lui…

Purée, il pleut ici aussi.

 

De : Lucie < lucie.gardin@boomail.com
À : Clara < claratatouille@meonlyme.fr
date : 4 juillet 2024    09 :17
Objet : RE : immeuble 111

RE.

L’appartement était époustouflant, mais le reste de l’immeuble est quelque chose aussi. D’abord ça fait comme un paquebot gigantesque, avec ses casinos, boutiques de luxe, piscines, etc. Et puis les « zones de déplacement », je n’ai jamais vu ça. Bon, tu as l’ascenseur transparent futuriste classique. Lol. Mais aussi une espèce d’escalator qui ondule en montant comme un serpent, ça fait trop bizarre. Et des petites navettes à piloter dans les grands espaces, les gigantesques halls ; j’ai essayé, c’est trop rigolo !

Bon, on est réinvités pour l’apéro ce soir. Aujourd’hui, le beau temps est revenu, donc c’est journée plage. J’ai emmené un gros bouquin. Heureusement que tu m’as chargé Bloom of Water sur mon mp3 aussi. Je l’écoute en boucle.

Bisou, ma cournouille.

 

De : Lucie < lucie.gardin@boomail.com
À : Clara < claratatouille@meonlyme.fr
date : 4 juillet 2024   20 :42
Objet : RE : immeuble 111

Oh ! Tu ne réponds pas, tu m’abandonnes déjà ? Je m’ennuie comme un rat mort, sois cool !

J’ai des trucs à te raconter quand même. L’apéro, tu te souviens ? On l’a pris sur le plancher mouvant avec la mer en dessous. Au début, je n’étais pas trop concentrée sur la conversation, c’était tellement bizarre comme impression. Un feu dans la cheminée d’un côté (descendu du plafond et à mi-hauteur ; parce qu’il faisait nuit quand même alors on se caillait un peu) et les vagues de l’autre, qui venaient caresser nos pieds nus et bercer la plateforme… Puis je me suis habituée.

Ce n’était pas moins hallucinant que la maîtresse d’Henrietta. Ouaip, tu as bien lu, ça te scotche, hein ? Elle a une petite amie, blonde aussi, mais bien plus jeune, Blandine. Elles n’arrêtaient pas de se faire des bisous, non mais vraiment langoureux, tu vois. Et elles ont annoncé qu’elles se mariaient le mois prochain. Ouais, je n’en ai jamais vu encore des polygames, la loi est passée il y a peu de temps, j’ai vu ça aux infos seulement. Ça fait bizarre quand même, tu vois. Lui, Rotjberg, il n’était pas gêné, il leur souriait béatement. Tu crois qu’ils font « ça » à trois. Lol. C’est un peu glauque, non ? je ne sais pas. Mouais, tu n’as pas besoin de me rappeler que je ne sais pas. Je ne suis pas près de savoir tant que je n’existe pas pour Cédric, hein ? 

Ou alors elles le font dans une chambre qu’on n’a pas vue, et lui il dort tout seul dans la chambre aux miroirs. Lol. Je sais, ça fait peste, « l’élève a dépassé le maître »^^

On n’a pas beaucoup vu les gamins. Bah, si j’avais eu une chambre pareille, j’aurais zappé les apéros, moi aussi. :-D  Quoique, avec mes parents super glue 3, c’est pas dit…

Allez… je te laisse te remettre. Lol :-D

De : Clara < claratatouille@meonlyme.fr
À : Lucie < lucie.gardin@boomail.com
date : 4 juillet 2024   22 :04
Objet : RE : immeuble 111

Salut,

Je n’en connais pas non plus des polygames. J’avais vu une série sur les Mormons, ça faisait pas envie. J’en ai discuté avec ma mère, elle dit que quand on est habitué à vivre dans une société où c’est une habitude, ce n’est pas bizarre et que tout le monde n’en souffre pas, mais ici c’est encore un peu incongru. Tu crois qu’on devrait se marier, toi, moi et Cédric ? lol

Oh, je te chambre, hein, c’est pas mon genre.

Dors bien, ma poule.

 

De : Lucie < lucie.gardin@boomail.com
À : Clara < claratatouille@meonlyme.fr
date : 7 juillet 2024  18 :57
Objet : RE : immeuble 111

Bon, pas grand-chose à raconter. La plage, dodo, la plage, dodo, des vacances de vieux, quoi. J’ai eu la permission d’aller en boîte, mais toute seule, bof, comment j’aurais pu m’amuser. Ce n’est pas pareil sans toi. Maman m’a payé un petit bracelet en cuir tressé, ils en font plein ici. On est retournés à l’immeuble 111, elle voulait faire les boutiques. On est tombées sur Blandine et Henrietta… avec 4 jumeaux. J’étais abasourdie. Je n’avais pas capté la dernière fois, mais apparemment, Rotjberg a fait des enfants à Blandine, deux jumelles, qui ont trois ans. Pas moyen de savoir si c’était sa maîtresse et qu’elle est devenue celle de sa femme, ou si c’était déjà la maîtresse de sa femme et qu’elle a eu des enfants avec lui en cachette, ou s’il la cachait et que l’autre l’a trouvée, enfin tu vois, quoi, moi ça me donne le tournis. C’est space, hein ? Elles se tenaient par la main, on dirait un amour tout neuf, je ne comprends pas trop. Elles sont mignonnes, les jumelles, Lisie et Lessie. Tu crois que c’est lui qui a choisi les prénoms de tous ces gamins ?^^

De : Lucie < lucie.gardin@boomail.com
À : Clara < claratatouille@meonlyme.fr
date : 8 juillet 2024   20 :59
Objet : RE : immeuble 111

J’ai revu Rotjberg et Blandine, tous les deux sur la plage, ils se tenaient la main, le sourire aux lèvres. Quand ils se sont arrêtés près de nous, il l’a pris par la taille, tu sais, ce petite geste un peu possessif (mmh, j’aimerais trop que Cédric me fasse ça^^). Ils avaient l’air très amoureux aussi. Mes parents, ils sont extraordinaires, rien ne les perturbe. Mon père tchatchait comme d’hab’ et on s’est récolté une nouvelle invitation. La barbe. Je vais me retrouver à la table des « petits », tu vas voir. J’ai toujours l’impression d’être le boulet. J’aurais bien aimé des frères et sœurs, tiens, je n’aurais pas l’air si seule, si potiche, si ennuyée. Ils sont beaux les Rotjberg, riches et heureux. J’espère que j’aurai cette chance.

Tu l’as croisé, Cédric ? J’ai hâte d’être à la rentrée. Vous me manquez. Bisous.

 

De : Clara < claratatouille@meonlyme.fr
À : Lucie < lucie.gardin@boomail.com
date : 7 juillet 2024  22 :40
Objet : Cééééédriiiic !!!

Nan, je ne l’ai pas croisé. Rassurée ? lol

 

De : Lucie < lucie.gardin@boomail.com
À : Clara < claratatouille@meonlyme.fr
date : 9 juillet 2024   00 :48 
Objet : RE : immeuble 111

Un peu étrange, ce dîner. Bon, il faisait vraiment froid, alors on a dîné à l’abri, sur un plancher « normal ». Il n’y avait aucun des enfants, ils avaient mangé avant et j’ai été invitée à la table des Rotjberg, ouf ! Ce n’est pas que ce soit tellement plus passionnant, remarque. L’architecte a passé de la musique d’ambiance, de la soupe, oui. Mais je suppose que ça fait raffiné, d’ailleurs on a eu les chandelles et tout et tout. Ils ont une bonne à tout faire, tu le crois, ça ? Qui avait cuisiné et a fait le service. Non, là c’est too much, je trouve. Lui était à un bout de la table, en Hôte tout le tra la la, tu vois. Sa femme officielle en face de lui, Blandine et moi en face de mes parents. Je me demande ce qu’elle en pensait, Blandine, de se retrouver du côté de la gamine, pas en position de maîtresse de maison. Remarque c’est la plus jeune. Tu sais, je me demande, chez les polygames c’est souvent la première épouse qui choisit quand et qui le mari épouse (c’est dingue quand on y pense !), est-ce qu’ils ont fait comme ça ? Mais alors pourquoi ce n’est pas lui que Blandine épouse ? Les femmes se faisaient des regards énamourés et c’était comme si le mec n’était pas là et en même temps je l’avais vu avec Blandine partageant une intimité qui ne paraissait pas jouée. Peut-être qu’elle est bonne actrice ? Peut-être que c’est Henrietta qui gêne, en fait ? Je n’ai pas arrêté de me poser des questions, de les observer, finalement c’était le seul intérêt du dîner. Et pas moyen de trancher, crois-moi !

On est rentrés tard, du coup. Je vais me coucher. À +, crapule chérie.

 

De : Lucie < lucie.gardin@boomail.com
À : Clara < claratatouille@meonlyme.fr
date : 10 juillet 2024  12 :02
Objet : vacances mortelles

Arrgh, il ne se passe rien. RIEN. Je m’ennuie !!!!

 

De : Clara < claratatouille@meonlyme.fr
À : Lucie < lucie.gardin@boomail.com
date : 10 juillet 2024  13 :25
Objet : RE : Vacances mortelles

C’est pas bientôt fini de pleurnicher ! Tu crois que je fais quoi, moi ici ? Trainer du canapé à mon lit, me faire enguirlander par mon père, me faire enquiquiner par mon frère. Et pas un seul bôgoss en vue ! lol

 

De : Lucie < lucie.gardin@boomail.com
À : Clara < claratatouille@meonlyme.fr
date : 12 juillet 2024  20 :15
Objet : vacances mortelles

Salut,

Hier, Henrietta a invité ma mère et moi à prendre une glace. Elle avait les 4 jumeaux, ça dégoulinait de cornets partout. Ils sont plutôt sages, je dirais. Il y a une telle complicité entre eux, je les envie.

Rotjberg a rejoint Henrietta et tout ce petit monde a papoté, avec les babillages des gosses la terrasse du glacier a bientôt ressemblé à un poulailler. Je m’ennuyais ferme. Rotjberg prenait la main de sa femme et la caressait. Ils sont en représentation amoureuse en permanence ou quoi ? Je ne sais pas, tout ça fait trop d’amour, c’est louche. À part ça, ils semblent tout à fait normaux pourtant.

Encore 10 jours à tenir.

 

De : Clara < claratatouille@meonlyme.fr
À : Lucie < lucie.gardin@boomail.com
date : 13 juillet 2024   08 :47
Objet : RE : Vacances mortelles

Je vais chez ma grand-mère. Passionnant, hein ? Bisous.

 

De : Lucie < lucie.gardin@boomail.com
À : Clara < claratatouille@meonlyme.fr
date : 14 juillet 2024  18 :30
Objet : Immeuble 111

Clara,

Tu ne vas jamais le croire. Il s’est passé un truc zarbi. On est retournés à l’immeuble 111, qui fascine mes parents. Ils profitent d’avoir un pass en connaissant les Rotjberg, parce que sinon faut montrer patte blanche, c’est un peu compliqué, mais là on a eu un pass invités. Alors papa a dit « et si on testait la piscine ? ». Le truc de ouf, évidemment. On se serait cru sur une petite île des tropiques, sauf que c’est dans le bâtiment. Il a fallu prendre un labyrinthe d’escalators-serpent, de couloirs et d’ascenseurs… Heureusement qu’ils te filent une montre GPS avec le pass.^^

C’était divin, mais je n’en dis pas plus parce que tu vas te dire que je veux te rendre jalouse et puis il y a plus intéressant. Après la piscine, on devait retrouver les Rotjberg. On arrive sur une sorte de terrasse intérieure devant un cinéma. Henrietta et Blandine étaient déjà là, et… elles se battaient ! Tu m’as bien lue, elles se crêpaient littéralement le chignon, se lacéraient le visage avec leur ongles, essayaient de se filer des gifles, les futures mariées. Dingue. Sur ces entrefaites, je vois Rotjberg arriver. Il était sur un de ces espèces de scooter volant qu’on prend pour les grands espaces dans l’immeuble 111. Il les a regardées avec intensité, avec douleur, je crois bien même qu’une larme a coulé sur sa joue. Puis il a enjambé la machine et a sauté dans le vide, comme ça. Hurlements. J’étais paralysée.

Mes parents ont essayé de m’expliquer qu’il était mort. Je n’ai rien compris.

 

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Élise Oudin – mars 2014

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6 avril 2009 1 06 /04 /avril /2009 13:56

 

 

     Elle avance d’un pas tranquille. Il fait si doux ce soir ! À quoi bon se presser ? Mieux vaut aspirer tous les parfums de la nature, l’odeur de l’herbe coupée sur les trottoirs, celle d’un ragoût qui s’échappe d’une fenêtre – si réconfortante – celle de la nuit elle-même, si particulière, si complexe. Mieux vaut écouter les bruits, plutôt étouffés bien que parfois si violents et inattendus. Non, rien ne presse car tout est tranquille, vivant et presque endormi.

Elle se rapproche de son but, son chez elle si sécurisant qu’elle retrouve chaque soir. La solitude s’arrête là-bas, mais c’est juste la fin d’une méditation… vers un autre songe, celui du sommeil cette fois-ci. Elle reconnaît les repères de son quartier, associations de formes, d’ombres et d’intensité immuables, mûrement choisis. Ils parsèment son chemin et sans ces balises, goûterait-elle autant les mystères de la nuit ? En effet, rien ne vaut un peu de solidité pour l’aventure, des outils pour braver l’inconnu, se forger un courage… Car il est tout proche certainement. Et y penser lui fait hâter le pas. Ariane tire sur son fil pour rentrer au bercail. Les balises n’empêchent pas le danger de s’approcher d’elle ; en s’égrenant dans sa perception, elles lui servent surtout à mesurer la distance et le temps qui lui restent à parcourir pour arriver à son refuge.

Elle sursaute au claquement d’une portière, aux volets qui grincent et à l’aboiement du chien, même si ces bruits, elle les a entendus mille fois. Car ses sens sont en alerte à mesure qu’elle avance dans le lotissement. Elle l’a déjà aperçu à cet endroit, elle s’en souvient. Elle ne voit nulle ombre ce soir, mais il est malin. Elle s’arrête un instant et écoute. Le vent bruisse dans les arbres, des enfants crient un peu plus loin. Que pourrait-il arriver dans cet endroit si paisible, cet endroit qu’elle connaît bien ? Elle se rappelle qu’elle a failli être sa victime et elle tremble. Elle a été la plus rapide… et pourtant, il ne faut pas qu’elle se fasse surprendre, elle perdrait cet avantage. Elle reprend sa route, il s’agit de ne pas trop s’attarder tout de même. Dans la dernière rue qui mène à la maison, elle accélère nettement : l’éclairage est plus diffus, le passage moins fréquenté. Elle sent que le danger est tout proche. Il ne peut pas rester sur une défaite.

Une ombre soudain. Elle sursaute. Il est là ! Si près. Elle se doutait bien qu’il repérerait ses passages récurrents. Il s’est amusé deux soirs à se contenter de la suivre, mais hier il est passé à l’offensive et elle lui a échappé de justesse. Son cœur bat vite, elle a peur. Elle se met à courir, elle sent presque son souffle sur sa nuque. Là, la lumière de la fenêtre, la lumière de la vie ! Elle arrive à la maison, la fenêtre est entrebâillée heureusement. Sauvée ! Elle est sauvée, encore une fois. Elle regarde une seconde derrière elle, mais ces yeux-là lui glacent le sang et elle se précipite à l’intérieur.

Elle va dans la cuisine et se frotte en ronronnant contre les jambes de sa maîtresse. Qu’il est bon d’être chez soi !

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20 mars 2009 5 20 /03 /mars /2009 15:19

 

Il avait quitté son travail plus tôt que d'habitude. Une bonne douche, un costume propre, du parfum. Il se sentait comme le chevalier revêtant son armure, son casque et son épée. Il mettait toujours un costume-cravate pour cette occasion. Il y voyait beaucoup d'avantages. Cela donnait l'impression à ces dames qu'il sortait à peine du boulot, qu'il était un bourreau de travail, ce qui les sécurisait beaucoup (même si les femmes se plaignaient après du manque de disponibilité…). Visiblement, dans leurs gènes il restait toujours cette image rassurante du chasseur qui ramène le gibier pour nourrir la tribu. Et un chasseur, au fond, c'était bien ce qu'il était ce jour-là. Il avait essayé le blouson de cuir sur une tenue décontractée, mais ça ne faisait pas le même effet sur toutes. En plus, il ne mettait jamais le costume ordinaire du cadre, mais un costume chic au tissu soyeux et lustré, ce qui excitait leur convoitise : il voyait dans leurs yeux cette envie de caresser la manche comme un avant-goût de la peau. Bref, cela faisait cossu, rassurant, plein de promesses.
Il sourit devant son image dans la glace. L'adrénaline commençait à monter dans ses veines. Ce n'était pas vraiment du stress, juste l'excitation mêlée à l'appréhension, ce cocktail étrange qui rendait l'aventure toujours aussi désirable.

Il avait divorcé deux ans auparavant et avait conclu, sur le parvis même du tribunal, un pacte avec lui-même. Profiter de la vie, du célibat, ne plus connaître que le plaisir, la liberté, la réussite. D'aucuns l'auraient classé dans la catégorie du don Juan, ce type de séducteur qui ne vit que dans la chasse et non la consommation de sa proie. Il estimait qu'il n'avait pas toujours été comme ça et que les déceptions l'avaient conduit dans cette voie, cette circonstance atténuante le rendant hors classe à ses yeux. Il s'était rendu compte, alors qu'il était encore marié, de son pouvoir de séduction sur les stagiaires de sa boîte. Il n'en avait pas profité alors, mais avait rattrapé le temps perdu par la suite. Les liaisons d'entreprise n'étaient guère confortables ; il n'aimait pas se retrouver avec une sangsue sur le dos et s'assurait donc que son gibier ne fut là que de passage, sinon il restait fermé à toute proposition et ne tentait rien de son côté. Par contre, revoir en pensée la culbute de la veille sur le bureau du DRH avait quelque chose de très savoureux. 
Il avait fait ses premières armes au bureau, avait expérimenté les ruptures difficiles et affiné sa technique… et surtout changé de terrain de chasse. Son lieu de prédilection était Internet. Le virtuel était si volatile, c'était la culture du zapping, du court terme, du fantasme. Il devenait beaucoup plus facile de tourner la page et l'autre se faisait aussi moins d'illusions sur l'avenir. Certes, beaucoup de conquêtes croyaient au grand amour. Même si elles appliquaient la méthode Coué du « ça ne durera pas », souvent elles ne pouvaient s'empêcher de s'imaginer en robe blanche. Mais si Internet permettait d'endosser en deux clics le costume de Superman, il permettait aussi en deux clics de redevenir Clark Kent. Il s'était même surpris à faire durer des dragues virtuelles avant de passer à l'action, pour savourer plus encore le moment de la victoire.
Il avait eu quelques déceptions. Ces dames aussi pouvaient chausser les bottes à talon haut de Wonder Woman et s'avérer être des plus quelconques, une fois le diadème ôté. Mais avec l'expérience, il était devenu plus expert à reconnaître les Ugly Betty habiles.

Il fit le tour de sa garçonnière, s'assurant que tout était impeccable, bien qu'il ne s'attende pas à conclure ce soir – il n'était jamais bon de se précipiter – ou à venir chez lui, plutôt que chez sa proie. Simplement, il aimait un peu l'imprévu. 
Il avait décidé d'essayer une nouvelle approche. Il commençait à s'ennuyer dans sa routine informatique et avait tellement entendu parler du speed dating qu'il avait eu envie d'essayer, au moins une fois, pour voir si c'était des mères en puissance ou des femmes libérées qui recouraient à ce genre de rencontres. Histoire de se faire ses propres statistiques.
Il avait aspiré le cynisme comme une potion magique : devenu une seconde peau, le cynisme lui donnait un sentiment de toute puissance, une aura de dieu dans le miroir. Il n'avait même pas besoin de le cacher, les femmes en étaient folles. Il n'avait d'ailleurs jamais compris pourquoi tant d'entre elles s'amourachaient plus des voyous, des méchants, des méprisants et des égoïstes que des gentils garçons. Mais cela l'arrangeait bien, il ne laisserait plus jamais personne approcher son cœur. Non pas que certaines ne l'eussent pas ému à un moment donné (c'était d'ailleurs les seules dont il se souvint un peu), mais il ne quitterait pas la place du conquérant, à aucun prix. Et il n'avait pas à avoir de pitié pour une espèce qui l'avait fait souffrir.

Il ferma l'appartement et monta dans sa voiture. Il pensa de nouveau à l'image du chevalier. La monture était un élément essentiel au personnage dans la séduction de la châtelaine. Il n'avait pas opté pour un ramasse-poulettes, mais tout de même, un coupé sobre et élégant faisait toujours son petit effet, quoi qu'en disent les plus féministes. Il fallait qu'elles se sentent dans le carrosse avant minuit, au moins une fois, quand le vin du dîner avait mis le feu aux joues et anesthésié leurs appréhensions.
Une fois garé, il lissa sa veste et se dirigea vers le café. Son cœur se mit à battre plus vite, non à cause de la peur – il se sentait parfaitement bien dans son rôle – mais à cause de l'idée qu'il pourrait tomber sur une de ses anciennes conquêtes. Le moment gênant ne durerait que sept minutes, mais semblerait une éternité. Il ne craignait pas vraiment un esclandre, car il avait rodé ses techniques de « rupture-sparadrap », la rupture douloureuse mais rapide, qui laisse une plaie propre et vite refermée car déjà en voie de cicatrisation. Certaines étaient comme lui, d'autres mariées et tout ce cirque n'avait rapidement plus d'importance. Ce n'était pas non plus comme aller à une soirée où tout le monde se connaît. Les possibles proies de ce soir seraient de parfaites inconnues les unes pour les autres. 
La règle n°1 était de ne pas faire durer la relation plus de trois rencontres et même quelques week-ends de plaisir ne représentaient pas de quoi s'engager.

En entrant dans le café, il n'eut pas un regard pour les autres hommes. Son assurance excluait toute rivalité et de toute façon c'était lui qui choisirait, au final, la ou les femelles plutôt qu'elles ne le choisiraient. Ils étaient au bar à commander leur boisson et faisaient partie du décor. Il eut plutôt un regard circulaire, rapide et peu marqué, sur les femmes déjà arrivées et installées sur les banquettes, se tortillant sur leur siège, pleines d'espoir ou résistant à la pression de l'enjeu. Il ne voulait pas faire son choix tout de suite, c'était juste un réflexe. Il commanda nonchalamment un whisky. Les dernières arrivantes furent accueillies par l'hôtesse et s'assirent à leur tour. Cette dernière prit un micro, bien que le café ne fût pas plein, plus pour donner un côté un peu cérémonieux à l'affaire que pour se faire entendre. Elle expliqua le principe de la rencontre rapide et l'organisation de la soirée. L'impatience planait dans l'atmosphère. Les plus gênés avaient hâte d'en finir, les désespérés avaient hâte de trouver le grand amour, personne n'écoutait très attentivement l'oratrice.
L'hôtesse vint chercher chaque homme l'un après l'autre, leur accrocha au revers de veste ou sur la poche de chemise un petit carton avec un numéro et les installèrent chacun à une table en face d'une jeune femme. La conversation devait démarrer au son de la cloche et s'arrêter de même : c'était le preux chevalier qui changeait de table avec son verre en allant s'asseoir à la table suivante, sur sa droite. Pour détendre l'atmosphère, on avait pris soin de mettre une musique douce, mais la tension était tout de mettre palpable, comme à un départ de course. 

Il se retrouva devant une jeune femme d'une trentaine d'années, un peu enrobée, rougissante mais souriante. Dès le coup de cloche, il se détendit, pris au jeu. Elle était timide, parlait peu, il fit beaucoup les frais de la conversation. Peu importe. Il avait juste à exécuter sa performance d'acteur, à faire en sorte qu'elle le remarquât, qu'elle fût sous le charme. Au moment où la cloche sonna de nouveau, il n'était pas sûr de vouloir aller plus loin avec elle. Il s'était attaché à faire le lien entre son visage et le numéro épinglé près de son décolleté, mais il n'avait pas cerné sa personnalité et cela augurait de trop d'ennui. La deuxième candidate était tout à fait l'opposé. Expansive, extravertie, elle rit beaucoup, parla plus encore. Il hésita. Du second choix, peut-être, mais pourquoi pas ? Les entretiens s'enchaînaient, trop rapides à son goût parfois, quand d'autres étaient trop longs car décevants dès la première minute. Il était toutefois de plus en plus à l'aise. L'exercice l'amusait, sans le combler. Certaines savaient garder le secret et semblaient prometteuses. D'ordinaire, il n'aurait pas poussé plus avant, là il devrait prendre un risque sinon il finirait grosjean comme devant. Et il exclut totalement cette possibilité. Il lui fallait au moins rentrer avec un rendez-vous. Il devint pourtant de plus en plus difficile à mesure que la soirée s'avançait. Déjà, la joviale du début était passée aux oubliettes. À un moment donné, il avait eu du mal à faire la différence entre les différentes jeunes femmes, s'emmêlant dans les numéros. La sélection serait d'autant plus sévère. Il avait dû recommander un verre, il buvait trop pour se donner une contenance. Les demoiselles également, certaines étaient mêmes un peu grises. Un nouveau son de clochette et il dut de nouveau changer de siège. C'était l'avant-dernière, il le remarqua à peine. Il eut un tressaillement en dévisageant son interlocutrice. Elle se présenta et il fut certain alors de déjà la connaître, mais d'où ? Il eut une bouffée de chaleur : probablement une ex-conquête. Comment avait-t-il pu l'oublier à ce point ? Mais elle le rassura très vite sans le savoir, car elle le reconnut aussi mais sa mémoire était meilleure. Ils avaient été camarades de classe au lycée. Il lui trouva beaucoup plus d'assurance qu'autrefois. Elle avait l'œil qui pétille, le sourire plus facile. Ils évoquèrent quelques souvenirs communs, mais il fut avide d'en savoir plus sur sa vie actuelle. Elle avait de l'humour, elle ne parlait ni trop ni trop peu. Il s'étonna en lui-même de la trouver là. Était-elle une chasseresse à son image ? Quand la clochette retentit – bien trop vite – il sut qu'il n'y aurait qu'une seule élue ce soir-là, et il écouta à peine la dernière candidate. 

Il termina la rencontre express dans l'ivresse. Ce n'était pas l'alcool, ni l'excitation du jeu, c'était autre chose, une chose qu'il ne pouvait définir. Il essaya de se relaxer tandis que l'hôtesse reprenait son fameux micro. Elle demanda aux messieurs de se rassembler près de deux tables où officiaient des serveuses, qui notaient les commentaires de chacun sur les candidates et si les messieurs voulaient les revoir ou pas. Elle passa elle-même de table en table pour recueillir les opinions des dames. Il dut attendre que tous et toutes aient terminé et cela était insupportable. L'idée faisait peu à peu son chemin qu'elle n'aurait pas forcément envie de le revoir. Il comptait cependant sur la curiosité féminine : ils avaient été en classe ensemble, elle aurait envie d'en savoir plus. Il essaya de se remémorer comment s'était passé l'entretien. Il avait les mains un peu moites. Le jeu n'était pas très satisfaisant en fin de compte : le délai n'était pas ajustable à la personnalité de la candidate, il ne pouvait contrôler l'opération. C'était cette perte de contrôle qui le déstabilisait le plus. Il sortit de sa rêverie en entendant son numéro. L'hôtesse avait confronté les résultats et six candidates avaient demandé à le revoir, mais il n'en avait sélectionné que trois. Il aurait dû se sentir flatté de ce résultat, mais au fond il n'avait guère envie de voir les autres : il était focalisé sur le fait que l'objet de son désir l'avait sélectionné. Il prit néanmoins les numéros de téléphone, se disant qu'il n'aurait qu'à ne pas les appeler, mais l'hôtesse lui rappela qu'elle avait communiqué son numéro à ces trois candidates. Il la remercia avec force flatteries, une sorte de déformation professionnelle. Elle eut un rire de gorge et le salua pour passer à un autre. Il sortit du café et aspira une grande bouffée d'air. Il se rendit compte à la fraîcheur de celui-ci qu'il était en sueur. Tandis qu'il conduisait, il passa en revue la soirée, plutôt content de lui. Il avait décidé pendant l'attente au café de ne pas appeler tout de suite. Il allait faire preuve de respect avec elle… avec elles (il se devait de rencontrer aussi les autres, après tout il n'avait pas à être monogame dans l'affaire) et proposer une soirée très formelle.
Il dormit du sommeil du juste, sans vérifier ses mails avant de se coucher, pour une fois.

Le lendemain, il pensa à elle souvent. Il n'était pas très concentré sur son travail. Cela n'était pas inhabituel. Quand il avait sélectionné une femme particulièrement intéressante, il était focalisé sur ce qu'il allait faire pour l'approcher, pour l'appâter, pour retenir son attention. Quelque chose ne collait pas pourtant. Elle n'aurait pas dû être seule, elle était trop attirante, mais en même temps il ne la voyait pas comme une prédatrice, passant d'homme en homme. Elle avait quelque chose de « naturel », de si féminin, d'innocent, de… il ne savait comment définir son impression. Il était perplexe et ce mystère occupait son esprit. Le soir, il l'appela, mais tomba sur le répondeur. Il laissa un message, maintes et maintes fois répété, parfaitement suave et naturel. Mais elle ne rappela pas, ni ce soir-là, ni le jour suivant. Cela n'était pas prévu. Il l'avait charmé comme toutes les autres, ce n'était pas possible autrement. Comment aurait-elle changé d'avis ? Il se raisonna, se fit violence. C'était trop tôt, plein de circonstances pourraient expliquer son silence. Il reçut l'appel d'une autre candidate et accepta une rencontre, presque par frustration. Il raccrocha, s'étonnant de noter ce rendez-vous à contrecœur. Pour se punir, il appela la dernière et fixa également une rencontre.

Deux jours plus tard, il avait vu ces deux femmes et couché avec elles, mais c'était l'autre qui hantait son esprit. Il avait presque regretté de s'être « rabattu » sur le second choix. Il avait presque été dégoûté. Son envie était ailleurs. Il ne se reconnaissait pas. Il laissa un autre message, se promettant que ce serait le dernier, et il se gourmanda d'avoir eu une voix un peu chevrotante dans un discours qui devait normalement respirer l'aisance. Elle le rappela deux jours après, à l'heure du déjeuner. Il avait enregistré son numéro dans son portable et son cœur fit un bond en voyant son nom sur l'écran. Sa main tremblait-elle en décrochant ? Il n'aurait pu revendiquer l'inverse. Il se força à être froid, distant, le gars qui était déjà passé à autre chose. Au fond de lui, son orgueil était blessé. Il n'avait jamais connu l'échec, du moins plus depuis un an. Elle lui expliqua avec une voix enjouée qu'elle avait dû partir à l'étranger pour son travail et qu'elle n'avait pu l'appeler à cause du décalage horaire. Il se trouva tout penaud. Pourquoi n'avait-il pas réussi à envisager cette possibilité ? Pourquoi avoir d'emblée imaginé le pire, un rejet ? Il fit de son mieux pour la garder en ligne le plus longtemps possible. Elle dut refuser un rendez-vous le soir même. Il serra les dents. Ils convinrent de se retrouver dans un restaurant le surlendemain. Il réfréna son impatience. Qu'importait ? 

En fin de journée, il alla faire les boutiques, il voulait un costume neuf. Il ressentait le besoin d'inaugurer une nouvelle peau pour cette femme-là. Il eut beaucoup plus de mal à se décider, mais rentra avec des vêtements plus décontractés que son choix habituel. Il accepta un after work avec des amis. Il éprouvait le besoin de penser à autre chose, de retrouver le contrôle. Mais l'après-midi précédant le dîner, il était excité et anxieux comme si c'était le premier rencard de sa vie. Il se força à surfer sur le net à la recherche d'autres conquêtes. Bientôt, elle ne serait qu'un numéro, celui du speed dating, car il n'avait qu'une idée approximative de son tableau de chasse. Il rit à cette évocation. Il ne referait pas l'expérience de ce type de drague. C'était plus déstabilisant qu'autre chose. Et il risquait de revenir un jour bredouille.
Elle le rejoignit devant l'entrée du restaurant, parfaitement à l'heure. Elle avait une jupe de satin noir toute simple et un joli corsage brodé, de la même couleur, avec un rouge à lèvres assorti à un gilet rouge en angora. Il la trouva belle, la trentaine éclatante et épanouie. Ils furent conduits à une table près de la fenêtre, dans un box. L'intimité était quasi parfaite ; il se détendit. La conversation alla bon train tout de suite, sans être hésitante ou guindée. Il parla de lui, assez pour la rassurer, mais sans donner trop de détails. Il continuait à porter son masque. Et pourtant, la soirée avançant, il se surprit à laisser échapper des informations plus intimes et, surtout, pas fabriquées. Elle lui raconta qu'elle était enseignant-chercheur en psychiatrie, ce qui occasionnait ces voyages à l'étranger. C'est d'ailleurs ainsi qu'elle avait rencontré son mari, un Japonais, avec qui elle avait eu une petite fille, Naomi. Elle sortit la photo de son sac. Il s'attendrit : toutes les mères trouvaient le moyen d'évoquer leurs enfants, voire de montrer des photos. Même si elles savaient que cela pouvait faire perdre des points sur le marché de la séduction, c'était plus fort qu'elles. Elle lui donna des éléments de réponse sur ses interrogations des derniers jours : elle avait participé à ce speed dating pour donner un avis de professionnel à une amie journaliste qui faisait un reportage sur les rencontres express. Elle était en plein divorce. Tout n'était pas fait car le mari était reparti au Japon et cela compliquait les choses quant à la garde de Naomi. Même si elle ne rentrait pas dans le schéma de la divorcée qui veut refaire sa vie à tout prix ou celui de la libertine, il fut rasséréné. Elle restait une proie potentielle, un défi plus intéressant d'ailleurs qu'une femme réellement ouverte à une liaison. Elle était venue avec un masque elle aussi, mais elle n'avait pas reconnu son déguisement à lui et avait cherché à retrouver le vieux pote d'autrefois. Une psy pourrait-elle se soumettre à un cynique ? Un défi, rien de tel pour bousculer ses habitudes. Il avait un doute néanmoins. Elle n'était pas sortie de son histoire d'amour, donc elle ne voudrait pas s'engager, certes, mais elle serait à fleur de peau, donc facile à blesser. Et il était touché par son aura, sa présence, son courage, il ne voulait pas lui faire de mal. Il se prit à imaginer quelque chose sur le long terme, de l'ordre de l'apprivoisement. Tiendrait-il si longtemps ? Cette perspective était excitante. Il se sentait bien. Elle était gourmande, il le vit, et imagina aussitôt combien elle devait l'être sur d'autres plans. Il était à la fois dans l'instant et dans la perspective de bons moments ultérieurs. Elle rompit le charme en lui disant qu'il était tard. Il régla la note en réclamant un autre rendez-vous, un sourire irrésistible sur les lèvres. Elle répondit en riant qu'il fallait que ce soit la semaine suivante car plus tard elle ne savait pas si elle était libre sans son agenda. Il avait déjà cerné ses goûts et en l'aidant à enfiler son gilet, il lui fit une proposition alléchante. Elle accepta et ils sortirent du restaurant. 

La nuit était étoilée, romantique à souhait. Elle lui désigna le trottoir opposé, expliquant qu'elle était garée plus loin. Elle refusa qu'il l'accompagne. Il la suivit des yeux tandis qu'elle traversait la rue au loin en agitant la main. Elle ne vit pas qu'une voiture avait fait un écart pour éviter un cycliste tombé sur la chaussée. Son corps monta vers le ciel étoilé dans un crissement de pneus.
Il se précipita : il apercevait une grande tache rouge, c'était forcément son gilet d'angora. Mais en s'approchant, il vit combien la tache était large.

Il tomba à genoux, foudroyé. C'était son cœur qui avait été renversé par une voiture.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Élise Oudin - 2009


 

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19 février 2009 4 19 /02 /février /2009 20:16

Je ne suis pas un loser, c'est pas vrai. Tout le monde le croit, mais je leur prouverai qu'ils se sont trompés. À commencer par ma femme, Martine, qui fait la gueule parce que je suis au chômage. Elle dit que regarder la télé ça va me déprimer, qu'il vaut mieux que j'aille avec un groupe de chômeurs travailler mon CV et tout ça. Mais ça ne me déprime pas, je suis content de souffler un peu, tiens.

D'ailleurs, faut que je change de chaîne, il va y avoir le tirage du loto. Et je vais gagner, je le sens ; c'est le moment où je vais prouver que je ne suis pas un loser, ha ha ! C'est la pub, j'ai encore un peu de temps alors je vais chercher une bière dans le frigo et un fond de sachet de cacahouètes, après tout c'est pas tous les jours qu'on gagne treize millions, non ?

La vache, j'ai failli avaler ma cacahouète de travers : 22 38 3 17 35 et le complémentaire 20 ! Il y a là les numéros que je joue depuis dix ans, mon âge et celui de Martine, mon jour et mon mois de naissance, le numéro de notre maison et de notre département. J'en suis sûr, puisque je joue les mêmes ! C'est pas possible ! Ils vont arrêter l'émission : vite, je note les numéros parce que je n'arrive pas à y croire et il faut que je réfléchisse à ça à tête reposée. Le crayon de bois se casse. Putain ! Bon, ça y est.

C'est pas vrai, c'est pas vrai, c'est pas vrai. C'est-pas-vrai ?

Je regarde le papier froissé ; ben si, ce sont bien mes numéros habituels, pas dans le même ordre bien sûr, mais ils sont tous là, même le complémentaire. Je ne sais pas combien de temps je suis resté à regarder ce papier. Puis, j'ai sursauté, parce que j'ai entendu Martine m'interpeller : « J'y vais, Raoul, à demain. » Martine est aide-soignante à l'hôpital Saint-Vincent-de-Paul. Elle travaille de nuit. C'est pratique quand je veux regarder le foot avec les copains. Je ne lui ai pas répondu à cause du choc, mais je pense qu'elle s'en fout. Ça fait des années qu'on ne se parle plus beaucoup, surtout depuis le licenciement.
Ce qui est marrant c'est que c'est une cagnotte de vendredi 13. Ce jour porte chance, j'en étais sûr. Les potes se sont foutus de ma gueule ce matin quand j'ai dit que j'avais une prémonition pour ce jour-là. Ha ha, les cons ! Je vais aller chercher mon gain lundi et en attendant je vais les faire baver ces cons.

Tout d'un coup, un doute m'assaille : et si je m'étais trompé ? Juste cette fois, parce que je joue de façon si automatique. Et puis ce matin j'ai joué après la tournée de Pascal et j'avais peut-être un p'tit pastis de trop. Il faut que je regarde sur mon ticket. Mais où est-ce que je l'ai mis ? Je plisse le front, mais ça ne m'aide pas beaucoup. Bon, je vais chercher aux endroits les plus évidents : mon portefeuille ? Non. Mes poches de blouson ? Non. Ma poche arrière de jean ? Non.
Ça m'énerve déjà. Je vais finir ma bière et puis je vais trouver ce fichu truc. J'ai jusqu'à lundi, j'ai le temps. J'ai le temps de savourer mes 13 millions. Aaaah ! Rien que d'y penser j'en ai presque une érection. Je me réinstalle dans mon fauteuil et je songe à ce que j'en ferai. 13 millions. Ça donne le tournis. En même temps, c'est con, ça fait dix ans que je rêve à ce que j'en ferais et maintenant rien ne me vient à l'esprit. Une voiture ? Laquelle ? Je passe en revue des modèles et je ne sais pas quoi choisir.

J'ai fini ma bière. À trop rêver elle était devenue tiédasse, beurk ! Bah, bientôt je prendrai du champagne ! Bon, allez, on recommence : portefeuille, blouson, jean. Rien. Je regarde sous le portemanteau, dans mon fauteuil, au cas où il serait tombé de ma poche, sur le tapis, partout. J'ai une goutte de sueur qui glisse sur ma tempe. Putain de ticket !
« Papa, papa, qu'est-ce qu'on mange ? J'ai faim ! » Oh non, c'est pas le moment ! Mon fils Samuel, dit « Samy ». Je vais régler ça ; de toute façon cette histoire de ticket m'énerve. Je lui dis de mettre la table et je réchauffe dans le micro-ondes ce que Martine avait préparé avant de partir. J'interroge mon fils sur l'école. Il répond la bouche pleine, alors j'arrête. Tout d'un coup j'y pense : la voiture, je n'ai pas vérifié. Je laisse tomber ma fourchette et je me rue sur mes clés. Je sors et je sprinte presque vers ma caisse pour l'inspecter. Rien.

De retour dans la maison, je me force à me calmer. Je joue depuis dix ans, c'est devenu une habitude, donc je n'ai pas fait attention, mais ce n'est pas grave, je vais le retrouver. J'ai le temps.
Je finis mon assiette et débarrasse la table. Samy a disparu. Sans doute dans sa chambre. Il est déjà 21h40. J'ai loupé le début de ma série. Tant pis, je suivrai l'épisode suivant. Du coup j'ai le temps de faire un truc super jouissif. J'allume l'ordinateur. Tiens, je n'ai pas regardé les annonces d'emploi aujourd'hui. Bah ; de toute façon je suis trop riche pour travailler maintenant. C'est excitant. Je m'embrouille dans mes manips tellement je suis excité. Je rédige un mail à l'intention de mon banquier, pour lui annoncer que je vais lui rembourser tout ce que je lui dois cash et pour qu'il me propose un rendez-vous pour des placements. Il va en baver d'envie, lui aussi, pauvre gratte-papiers qui ne touchera pas ça en une vie de labeur ! Il va être vert. Lui aussi il me prend pour un loser, je l'ai toujours détesté. Ça me donne envie d'en rajouter dans le mail. Non, je vais être grand seigneur. On n’est plus dans le même monde maintenant. Et je vais quand même avoir besoin de lui quand j'y pense…
Après avoir cliqué sur « envoyer » j'ai soudain une hésitation. Je ne l'ai pas le ticket et je ne sais toujours pas si je ne me suis pas trompé dans mon pari.
C'est l'heure de ma série ; je ne vais pas rater encore un épisode. On verra après.
Je cherche encore pendant la pub. Pas de ticket. Un peu avant minuit, la série se termine et je reprends mes recherches. En vain.
Bon, le mieux c'est me coucher et demain je vais reprendre de zéro, l'esprit tranquille et ça ira tout seul.

Je me tourne et me retourne dans le lit. Je me lève à une heure pour vérifier un endroit auquel je n'avais pas pensé. Impossible de trouver le sommeil. À deux heures, je n'y tiens plus, j'appelle Martine à son boulot. Je tombe sur une bonne femme infecte et je dois attendre un bon quart d'heure avant d'avoir Martine au bout du fil. Elle a l'air exaspérée aussi. M'enfin, elle exagère, je ne la réveille pas que je sache ! Je lui explique qu'on a gagné au loto et que je ne retrouve pas le ticket. Cela me fait tout drôle le « nous » tout d'un coup. Mais c'est vrai, c'est ma femme, on partage tout. Elle me répond qu'elle n’en a rien à faire et que je n'ai pas à la déranger pour des conneries. Je ne la comprends pas : je lui annonce qu'on est riche (ça veut dire qu'elle n'aura plus à travailler non plus) et elle me répond comme un chien ?
Je raccroche en soupirant. Quand elle verra le chèque elle se calmera, là c'est normal qu'elle n'y croie pas encore. Tout d'un coup, un doute m'assaille : elle ne croit pas au loto, Martine, elle a pu trouver le ticket et le jeter. S'il y a bien une chose qu'on ne peut pas lui reprocher c'est de ne pas être ordonnée. Je fouille la poubelle. Merde ! Elle l'a changée avant de partir. Je vais au container. C'est quel sac ? Je les sors tous et je fouille. J'y passe une bonne heure en vain. Je me raisonne : Martine aurait-elle vraiment jeté un ticket du jour sans me demander mon avis ? Sans doute que non. Et puis il n'est pas dans les poubelles d'ailleurs.

Je rentre. Je suis gelé. Du coup, je prends une douche, ça me lave et me réchauffe. Je me sens mieux, malgré mon inquiétude et du coup je dors. À 5 h du matin, je me réveille en sursaut. Je suis en nage. J'ai dû faire des cauchemars, normal à cause de cette saloperie de ticket ! Mes idées s'éclaircissent peu à peu et j'ai une illumination. En sortant du tabac, j'ai fourré le truc dans mon sac de sport. Je me lève en hâte et me précipite sur l'objet du délit. Je caresse amoureusement le petit carré de papier fin et lis avec avidité les fameux chiffres. Ce sont bien les mêmes, je suis aux anges. Qu'est-ce que je vais en faire ? Je vais à la cuisine, indécis. Pas question de devoir chercher de nouveau. Martine n'est pas là pour me conseiller. En même temps, elle m'aurait engueulé de la déranger. Je rigole tout seul, je suis trop bien maintenant.
Je récupère un bout de scotch à côté de la trousse de Samy et j'accroche le ticket sur le bord de l'écran de télé.
Puis je me recouche.

Je me réveille en sursaut : Martine est devant moi, hors d'elle. Elle me secoue et me crie dessus, je n'arrive pas bien à saisir. « Raoul ! J'en ai marre de toi, non mais ça suffit maintenant ! » Ensommeillé, je lui demande ce qu'elle me reproche. « Je viens de rentrer et j'ai trouvé Samy devant sa console de jeux. Il y a passé la nuit ! Et tu n'as pas vérifié ses devoirs ! C'est comme s'il n'existait pas ! »
Elle s'assied sur le lit et se met à pleurer. Je lui explique que j'ai été préoccupé, que je n'ai pas fait attention, mais ce n'est pas grave, c'est le week-end, il ne va pas à l'école, il a le temps de dormir et de faire ses devoirs. « C'en est trop ! Hier, tu as oublié d'aller le chercher à l'école. Il a attendu là-bas jusqu'à ce que je rentre à la maison et que l'école arrive alors à me joindre. Et ce n'est pas la première fois. Tu as oublié de l'amener, un jeudi, le mois dernier. »
Je marmonne que je ferai attention, qu'il n'en est pas mort et toutes les banalités d'usage. J'ai envie de me recoucher. Elle me regarde fixement : « Raoul, je te quitte, j'en peux plus. Tu n'es pas un père pour ton fils, tu n'es pas un mari pour moi. Tu ne fais rien de ta vie et tu pourris la mienne ! » Je la regarde, hébété. Si je pensais qu'elle racontait des bobards, la voir s'emparer d'une valise m'en détrompe aussitôt. Je me lève et lui explique que les choses vont s'arranger puisqu'on a gagné au loto. Elle lève les yeux au ciel : « Tu es pitoyable. »
Je chausse mes pantoufles et me rend dans le salon chercher la preuve de ma réussite. Là, j'ai un coup au cœur : le ticket n'est plus sur la télé !

Pendant que je cherche autour de l'appareil, j'entends Martine qui parle à Samy. Je les rejoins dans l'entrée tandis qu'il enfile un manteau. Je dis à ma femme que c'est absurde, que je vais trouver le ticket et lui prouver que j'ai raison. Elle empoigne sa valise, pousse Samuel dehors et se retourne vers moi. Elle me regarde droit dans les yeux, avec les siens si durs, aux paupières gonflées par les larmes. « Même si je te croyais, ce n'est pas une question d'argent. Je ne t'aime plus, tu ne fais pas d'effort, pour personne, même pas pour toi. » Avant que j'ai pu répondre, elle a claqué la porte. J'en suis abasourdi. Je FAIS des efforts. C'est pour elle que je me suis inscrit à la muscu. Elle se plaignait de mon bide. Bon, je ne l'ai toujours pas perdu. Mais j'ai de beaux biceps maintenant. J'aime pas les abdos, c'est un truc de gonzesse.
Je hausse les épaules. C'est un coup de bluff, elle va revenir. Je vais la laisser se rendre compte qu'elle ne peut pas se passer de moi.
Bon en attendant, il faut retrouver ce fichu ticket.
Je le retrouve assez vite à côté du buffet. Ce scotch ne tient pas. Je glisse le ticket dans mon portefeuille et je vais me recoucher. J'ai trop mal dormi.

Quelques heures plus tard, je m'éveille dans la maison silencieuse. C'est assez habituel parce que qu'à cette heure le petit est à l'école et Martine dort. Mais elle n'est pas à côté de moi. Elle a dû aller se plaindre à sa mère. Je vais attendre qu'elle m'appelle. Je ne suis pas en tort après tout.

Je me fais un vrai petit-déjeuner, bien qu'il soit 11h. Le téléphone sonne. C'est Rémi. Il me dit qu'il sera en retard au bar. On se retrouve avec mes potes tous les jours après le déjeuner pour le café. Enfin, plutôt le pousse-café. Je ne peux pas m'empêcher de lui annoncer la nouvelle. J'entends un grand blanc, puis il éclate de rire. Le con. Il ne me croit pas.


À 13h30, je retrouve mes potes chez Bébert. J'attends d'avoir avalé ma première lampée pour me lancer. Je leur annonce la bonne nouvelle en sortant le ticket pour prouver ma bonne foi. Il circule de main en main pour finir sur le comptoir. Je reçois des claques dans le dos, je serre des mains. Bébert s'exclame que c'est sa tournée, mais je l'arrête et annonce que c'est pour moi. J'ai droit à des acclamations. Cette liesse me fait chaud au cœur ; j'en oublie Martine et ma nuit de cauchemar. Après, on met nos manteaux pour se rendre à la salle de sport. Mathieu me chambre. C'est un rigolo, lui. Je ris aussi, j'en ai mal aux côtes. Mais mon rire meurt dans ma gorge. Quelqu'un a posé son verre dégoulinant sur MON ticket. Je me précipite pour l'essuyer, paniqué à l'idée que l'encre ait coulé. Ça va, il est mouillé mais lisible. Je suis furieux, je ne ris plus aux blagues des copains. Ils ne se rendent pas compte.

La muscu me détend, mais pas en soulevant de la fonte : je rencontre un triomphe à la salle de sport. Tout le monde me congratule, l'information fait le tour de l'endroit sans que j'aie à ouvrir la bouche. C'est magique ! Je ne suis plus un loser, je suis un dieu.

Je suis sous la douche quand mon portable sonne. J'arrive bien sûr trop tard et je vois que c'est Martine qui a essayé de m'appeler. J'ai un rictus de triomphe. Elle a déjà des remords, sans aucun doute. Je prends mon temps, il ne faut pas qu'elle s'imagine que j'ai attendu son appel. Je rentre tranquillement à la maison en promettant à mes copains de les retrouver chez Bébert à 21h, pour « fêter ça ».
Elles sont exigeantes les femmes. Pourtant la Martine elle ne m'embêtait pas trop jusqu'à présent. Quand j'y songe, avec cet argent je pourrais inviter Stéphanie, l'ex de mon copain d'enfance, Patrice. Elle me plaît depuis longtemps, mais quand on est un loser on n'ose rien, alors que maintenant… Mais elle va me poser des questions sur Martine. Je soupire.
J'ai le temps de réfléchir à tout ça.

Mon portable sonne de nouveau. Je décroche. C'est ma femme. Elle me propose de se voir en terrain neutre, au parc, pour discuter. C'est bien théâtral, mais peu m'importe, je suis millionnaire. Je suis sur un petit nuage.
En approchant de la maison, je sors mon ticket, pour le regarder encore. Un coup de klaxon me fait sursauter. J'en lâche le billet, qui s'envole. Il y a tellement de vent qu'il tourbillonne devant moi. Mon cœur tressaille et je cours derrière. Je manque me faire écraser. La voiture qui m'a klaxonné, c'est celle d'un collègue de sport qui me fait des grands signes pour me féliciter encore.
Je reprends mon souffle une fois dans la maison et le ticket rangé dans le portefeuille.
Je bois une bière devant la télé. Je suis à peine les programmes, tant je rêve à ce que je vais faire de tout cet argent, jusqu'à ce qu'il soit l'heure de mon rendez-vous avec Martine.

Je prends la voiture et me rends jusqu'au parc. Elle n'est pas encore là, mais je la vois s'avancer sur le pont qui enjambe la rivière de B*. Elle est à pied. Ses parents n'habitent pas tout près pourtant. Ah oui, elle a dû aller chez sa copine Claire.
Je la rejoins au milieu du pont. Elle a encore les yeux gonflés, les traits tirés. Mais elle me parle sans trembler. Au lieu de me sourire et de se précipiter dans mes bras, elle déclare : « J'ai réfléchi, Raoul, et je suis décidée. Je vais habiter chez mes parents quelques temps avec Samy et demander le divorce. Tu te fiches de ta famille, tu ne t'intéresses qu'à tes copains, tu t'abrutis devant la télé, tu n'as pas cherché de boulot depuis des mois. En fait, si j'y songe, je ne t'aime plus, plus du tout. Tu m'as trop déçue. »

Je proteste et sors le ticket fébrilement en lui expliquant que vraiment les choses vont changer parce que j'ai gagné au loto et que je vais pouvoir la rendre heureuse avec cet argent. Elle me fusille du regard, ses joues s'empourprent de fureur : « Tu as oublié ton fils à l'école ! Tu laisses Samy toute la nuit devant ses jeux vidéos, tu me parles à peine, tu ne me touches plus, tu picoles et tu te laisses aller. Tu crois que l'argent va changer ça ? Tu crois que je ne pense qu'à l'argent ? Je te l'ai dit, je m'en fous de l'argent, je m'en fous de ton foutu loto, tu m'entends ? Tu m'écœures, tu es un perdant. »

Et elle s'empare du ticket, qu'elle déchire sous mes yeux médusés et qu'elle jette dans la rivière.


J'ai envie de la tuer.

 

Élise Oudin - 2009

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12 septembre 2008 5 12 /09 /septembre /2008 21:23

(Mon dernier essai d'écriture, écrit il y a bien longtemps... Je n'en suis plus fière, mais c'est peut-être un début vers la reprise?)


LE POISSON

 

La mer était son opium. Deux jours sans avoir les pieds dans l’eau et il étouffait.

Ses études en biologie marine ne lui suffisaient pas : il lui fallait s’imprégner de la vie marine ; l’eau salée le régénérait. D’où lui venait cette attirance pour le monde marin ? D’aucuns auraient pu invoquer un grand-père pêcheur, d’autres auraient pu parler de réincarnation d’un poisson… mais personne n’aurait pu vraiment expliquer ce lien magique et indestructible entre l’océan et lui. Mais la mer est implacable et ingrate, même envers ceux qui l’ont chérie toute leur vie. C’est de la mer qu’est née la vie, il y a des millions d’années, et pourtant depuis, elle a si souvent donné la mort…

 

*

*  *

            D’une main tâtonnante, Vic arrêta la sonnerie du réveil. Il ouvrit un œil, puis l’autre, s’assit sur son lit et s’étira. Il se leva, alluma sa chaîne hi-fi, un air de blues pour s’éveiller en douceur, et ouvrit les volets : il faisait un temps superbe, la mer était calme, les conditions idéales pour une petite visite à Betty, le vieux poulpe. Vic prit une douche, se rasa et s’habilla. Dans la cuisine, il sortit d’un placard une boîte de conserve qu’il ouvrit et vida dans une écuelle, puis il ouvrit la porte. Une boule de poils surgit. « Salut, Skiff. Du calme, mon vieux, voilà ta pâtée. » Le chiot se jeta sur l’écuelle, sa petite queue s’agitant à une vitesse folle. Vic se dirigea vers le salon. « Oh non, Skiff !!! » En entendant son nom, le jeune cocker laissa son écuelle, déjà vide, et rejoignit son maître. « Regarde ce que tu as fait. Le journal d’hier : je n’ai pas eu le temps de le lire et tu l’as réduit en miettes ! ». Il était furieux, mais le chien vint se frotter contre lui et profita de sa position accroupie pour lui lécher la joue. La colère de Vic tomba. Skiff, c’était un cadeau de Johanna… Johanna qu’il avait aimée. Mais la mer avait été la plus forte. Vaincue, lassée de passer en seconde position, Johanna était partie, un jour de pluie. Vic était alors en mer malgré le temps et la jeune femme s’était sentie très seule dans la petite maison en bord de mer. Lorsque Vic était rentré, il n’y avait qu’une lettre, et Skiff, qu’ils avaient choisi une semaine plus tôt. Il n’avait pas cherché à la revoir, il avait compris. Il l’aimait toujours, mais il y avait la mer entre eux…

 

            Vic caressa le chiot, jeta les morceaux illisibles du journal et retourna à la cuisine lire les morceaux intacts en prenant son café.

            Une petite annonce retint son attention, à tel point qu’il ne vit pas Skiff renverser la poubelle et jouer avec son contenu.

            On recherche un poisson très particulier. Il est argenté, avec une longue ligne rouge horizontale et de grandes nageoires. Une forte récompense sera accordée à toute personne qui l’apportera mort ou vif au Centre de Biologie marine. Ce poisson rare est à manier avec précaution car…

 

            Le reste de l’article manquait, déchiré par les crocs du cocker. Vic connaissait bien ce centre, qui effectuait des recherches sur toutes les espèces de la côte. Il y avait été stagiaire quelques temps, mais le travail en laboratoire lui pesait. Il préférait les recherches sous-marines, qu’il faisait seul dans la baie ou en haute mer. Il avait travaillé un peu pour le Centre de cette manière. À côté de l’article il y avait un dessin du poisson, que Vic ne connaissait pas. Le jeune homme aurait pu téléphoner au Centre de Biologie marine, pour connaître la suite de l’article, mais, déjà, son esprit se concentrait sur la quête de ce poisson étrange. La récompense importait peu. Au temps où Johanna était là, cela aurait compté peut-être, mais à présent… Non, ce que voulait Vic plus que tout, dès cet instant, c’était trouver ce poisson avant tout le monde.

 

            Il fit sortir le chiot, l’enferma dans le petit jardinet clôturé, contigu à la maisonnette. Puis il rentra, s’installa devant l’ordinateur pour enregistrer ses dernières notes, nécessaires à sa thèse de doctorat. Il avait placé la machine sur une petite table vitrée devant la baie vitrée donnant sur l’océan. Quand il s’arrêtait de taper, pour penser à Johanna, par exemple, la mer était là, devant lui, pour le rappeler à l’ordre.

 

Quand il eut terminé, il fit rentrer Skiff et téléphona à Danny pour lui donner rendez-vous en début d’après-midi. Vic ne plongeait jamais sans que Danny, un grand maigre de seize ans, aux yeux bleus mélancoliques, l’accompagne, en cas de danger. Il parlait peu, mais Vic l’appréciait et lui faisait confiance. Ces sorties en mer était un moyen pour le garçon de se faire un peu d’argent. Il constituait l’une des rares attaches de l’étudiant en biologie avec le monde terrestre.

 

            Comme il devait plonger, Vic fit sauter le déjeuner, mais se prépara un casse-croûte. Il ferma la maison et prit sa voiture pour rejoindre le port où était ancré son bateau. Danny l’y attendait, mâchonnant un chewing-gum. Vic fut tenté de lui parler du fameux poisson, mais préféra se taire, comme si cet animal-là c’était SON poisson, son secret.

 

            Il mit le moteur en route et un peu plus tard, jeta l’ancre dans un secteur qu’il avait coutume d’explorer depuis un mois. Il fit des recommandations à Danny, tout en s’équipant pour plonger. Il délaissa cette fois ses bouteilles d’oxygène pour un simple tuba et prit un fusil harpon. Danny ne posa aucune question et se mit à lire une bande dessinée sortie de son sac à dos, dès que son compagnon eut disparu. L’émerveillement de Vic ne faiblissait jamais devant le paysage sous-marin qui s’offrait à lui, la palette de couleurs des roches et des coraux, les mimiques cocasses des poissons ou les algues ondulant en cadence. Vic se mit à chasser quelques poissons pour Skiff, en captura un autre qu’il ramena à Danny, le chargeant d’en faire un croquis, car le gamin était un excellent dessinateur. Avant de rentrer, il s’éloigna un peu plus du bateau. Curieusement, aucun poisson n’était en vue. Le silence était impressionnant. Après avoir décrit un cercle dans cette zone trop déserte, il revint lentement vers le bateau. Soudain, il aperçut le poisson tant recherché. L’animal était là, altier et menaçant, semblable au dessin du journal. Le cœur de Vic se mit à battre plus vite. Le jeune homme ne croyait pas à ce miracle. Après une infime hésitation, il s’élança à la poursuite du poisson, mais celui-ci disparut en un éclair. Déçu, furieux, le jeune homme renonça et remonta sur le bateau.

 

            Le lendemain, comme attiré par une musique surnaturelle, Vic revint à l’endroit de la rencontre. Danny n’avait pu venir et le jeune chercheur se sentait étrangement mal à l’aise. Pourtant il n’avait pu attendre. Tout son être tendait vers ce but : posséder la créature quasi-mythique qui l’avait défié ainsi. En se laissant tomber dans l’eau ce jour-là, il se sentait comme un mortel descendant aux Enfers, un monde peuplé de monstres, là où sa vie fragile pouvait s’éteindre en un instant pour une mission stupide, confiée par un dieu capricieux. Mais il ne parvenait pas à remonter malgré cette anxiété : une force irrésistible l’attirait en bas, dans les profondeurs, dans cet univers où le poisson était le maître…

 

            Vic entendait la voix de Johanna, pressante, inquiète. « N’y va pas. Fuis. C’est dangereux. Je te sauverai ». La voix devenait de plus en plus lointaine. Le jeune homme retrouvait son assurance. « Il est trop tard », songeait Vic. «  Il ne fallait pas me quitter. » Puis il se reprocha cette pensée égoïste. Si elle était partie, c’était sa faute à lui, parce que l’amour, la tendresse qu’elle attendait, c’était à la mer qu’il les avait prodigués.

 

            Un éclair bleu zébra l’eau, contourna un rocher à quelques centimètres à peine… Le seigneur de ces ondes apparut. Malgré lui, Vic était fasciné. « Fuis. Va t-en… ». Trop tard. Le poisson se mouvait plus lentement, avec élégance, comme pour narguer celui qui se croyait chasseur. Il accéléra son allure, ondoyant dans l’eau, le silence et le vide. Vic le suivait agitant ses palmes en cadence pour maintenir la distance. Le poisson poursuivait sa ronde folle, étourdissante ; tournoyait de plus en plus vite. Vic était aveuglé, étourdi, tendait la main armée du fusil en vain : la proie était trop loin. Le poisson allait si vite ! Pris de vertige, le jeune homme tenta de s’accrocher à quelque chose, mais, la vue brouillée, il ne trouvait que du vide. « Il fait  froid, je ne peux plus respirer. » Il se laissa aller dans le vide. Trop tard… Trop tard…

 

            Vic s’éveilla en sursaut, le front en sueur, tremblant de tous ses membres. Heureusement, ce n’était qu’un cauchemar. Le jour filtrait déjà par les interstices des volets de bois. Skiff grattait à la porte de la cuisine. Le jeune home mit un certain temps à se calmer, à chasser la peur qui l’avait habité. « Ce n’est qu’un cauchemar », se répéta-t-il. Après avoir nourri le chiot, il téléphona à Danny, bien décidé à plonger ailleurs aujourd’hui. Mais son ami quittait l’école trop tard. Vic s’installa dans un fauteuil, pour lire une revue scientifique, mais il ne parvenait pas à ce concentrer sur le sujet. Ne sachant que faire, il se sentit soudain très seul. « C’est ce qu’a ressenti Johanna. Ah, si elle était encore à mes côtés… » Vic emmena Skiff sur la plage et joua avec lui, lui lançant des brindilles pour le chien les attrape au vol ou les rapporte à son maître. Le cocker était si heureux, ses longues oreilles montant quand il sautait, comme pour le faire s’envoler. Vic se remémorait le temps, pas si lointain, où c’était Johanna qui jouait avec Skiff. Ce tableau idyllique, la mer l’avait détruit en faisant de Vic son esclave. Il frissonna, et rentra à la maison.

 

            Ayant eu tant de mal à maintenir son attention à quelque activité, il ne put le lendemain attendre que Danny soit de nouveau disponible, comme ensorcelé. Il partit en mer, seul, comme dans son rêve, partagé entre cet appel et l’appréhension. Il prit une bouée, à laquelle il accrocha un petit filet et quelques bocaux pour des prélèvements et, après une hésitation, mit ton tuba et empoigna le fusil harpon. Il avait ancré le bateau à un autre endroit. Avec des jumelles, il pouvait même apercevoir la maison, ce qui avait un côté un peu rassurant. Il chassa le rêve de son esprit et sauta dans l’eau. Il se sentait dans son élément, comme s’il était né là.

 

            Pourtant il ne vit de nouveau aucune créature marine. Il lui était difficile de ne pas penser à son cauchemar, mais bientôt il aperçut les végétaux qu’il voulait rapporter pour étude et chassa son malaise pour se consacrer à sa tâche. Une fois sa besogne terminée, il reprit le fusil qu’il avait accroché provisoirement à la bouée, le fil de cette dernière dans l’autre main, et nagea vers le bateau.

 

            Vic éprouva une peur panique lorsque le grand poisson balafré de rouge apparut, dans toute sa splendeur, les écailles ruisselantes de lumière sous les rayons de soleil qui transperçaient la surface. La bête resta immobile en apercevant Vic. Un bref instant, les deux ennemis se mesurèrent du regard, comme deux cow-boys dans une ville du Far West, à chaque bout d’une rue déserte, prêts à dégainer. Le jeune homme se rappela son cauchemar. La fiction ne pouvait devenir réalité ! Le poisson commença à représenter la mer, qui avait fait partir Johanna, aussi une colère sourde monta dans les veines du jeune homme, décuplant ses forces. D’un coup de palmes, il bondit pour s’élancer à la poursuite de l’animal, bien décidé à lutter, jusqu’à l’épuisement, avec ce diabolique adversaire. Celui-ci était rapide, aussi fut-il très vite à bout de forces, mais, dans un dernier effort, il tendit son bras armé et pressa la détente. Transpercé par la flèche d’acier, le poisson se tortilla en tous sens en vain. Soulagé, Vic ramena précautionneusement sa proie à bord du bateau. Il était fatigué, mais délivré de son obsession. Sur le pont, il contempla longuement l’animal luisant. Celui-ci avait perdu de sa superbe. Sa queue battait encore, de moins en moins vite, le plancher du bateau. Son regard parut à Vic tout d’un coup chargé de détresse. Instinctivement, le jeune homme avança la main et caressa le corps visqueux encore palpitant, comme il le faisait avec son chiot. Secoué par un spasme final, la bête resta enfin immobile, désormais inoffensive. Vic avait encore la main sur le poisson, lorsqu’avec horreur, il eut soudain l’impression que la bouche de l’animal se tordait en un rictus, une sorte de sourire narquois. Il s’écarta, comme si sa main était en contact avec un fer rouge. Vaguement inquiet, il se hâta de rentrer au port, puis chez lui. Il prit une douche, se changea et prit aussitôt la route avec le poisson en direction du Centre de Biologie marine qui se trouvait à une cinquantaine de kilomètres. Il n’osait plus regarder sa capture ; il n’avait qu’une hâte désormais, s’en débarrasser.

 

            Il retrouva là-bas d’anciens collègues de travail, mais ne resta pas longtemps pour bavarder. Il remit le poisson placé dans une cagette à un des chercheurs et toucha la prime. La secrétaire le retint et lui dit :

«  J’ai revu Johanna la semaine dernière. Je crois bien que tu lui manques. J’ai sa nouvelle adresse, si ça t’intéresse. » Vic prit avidement le petit morceau de papier qu’elle lui tendait. Il sortit le cœur léger, emplit ses poumons d’air iodé. Il avait eu trop peur ; il savait qu’il devait retrouver Johanna, la convaincre de revenir et changer de vie. Au volant de sa voiture, la nuit tombant, il était heureux, détendu et plein d’espoir. La mer ne le détruirait pas. Il était libre…

 

*

* *

 

            Le lendemain, à son réveil, il découvrit avec stupéfaction de curieuses plaques rouges sur ses mains. Dans la journée, ces taches écarlates se propagèrent sur tout son corps. Le médecin qu’il consulta ne sut quoi faire et l’envoya chez un dermatologue.

 

            Dans la salle d’attente du spécialiste, il y avait des revues, mais aussi de vieux journaux. Saisi d’un pressentiment, Vic se précipita sur celui de l’avant-veille pour prendre connaissance de la fin de l’article.

            … car il sécrète une substance inconnue dont il est enduit. Cette substance serait mortelle.

 

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Published by Lili_greycat - dans nouvelle
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